12.06.2008
L'urgence de l'inutile
L'urgence de l'inutile
Dialogue et poésie chez Martin Heidegger
Nous ne parvenons jamais à des pensées. Elles viennent à nous.
C'est alors l'heure marquée pour le dialogue.
Il rassérène et dispose à la méditation en commun. Celle-ci n'accuse pas les oppositions, pas plus qu'elle ne tolère les approbations accommodantes. La pensée demeure exposée au vent de la chose.
Dans de tels échanges, certains peut-être s'affirmeront comme des compagnons dans le métier de la pensée. Afin qu'un jour, sans qu'on ait pu le prévoir, l'un d'eux se révèle un maître.
Martin Heidegger, L'Expérience de la pensée[1]
« L'heure marquée pour le dialogue » fut, pour Martin Heidegger, celle qui sonna le désastre de l'Allemagne emportée et vaincue par la folie millénariste du Reich : 1945. En effet, le printemps de cette année terrible vit l'écriture d'un ensemble de trois dialogues qui ne furent édités qu'en 1995, à l'exception d'un large extrait qui parut en guise de commentaire au texte « Sérénité » (Gelassenheit) en 1959. Ces textes sont regroupés sous l'invocation du « chemin de campagne » et prennent le titre général (au tome 77 de l'édition intégrale des Œuvres) de Feldweg-Spräche c'est-à-dire d'« Entretiens sur le chemin de campagne ». Le troisième texte de cette série vient de paraître sous le titre français de La Dévastation et l'attente[2] et l'extrait évoqué était joint à la traduction de « Sérénité[3] ». Un dialogue inachevé de 1946-1948 prolonge la perspective de ces dialogues « hespériques », c'est-à-dire menés sur le chemin et dans le penser du soir, il s'agit d'une lecture à deux voix du poème L'Ister — nom latin pour le bas-Danube — de Friedrich Hölderlin (au tome 75 de l'édition générale). Toutefois, le clou de La Dévastation et l'attente et sa conclusion suspensive est un apologue chinois, en forme de dialogue lui aussi, et qui évoque instamment « l'urgence de l'inutile ». Cette apparente intrusion ou excursion exotique nous a incité à relire en regard, et comme pour dépasser ou déplacer le dilemme hespérique, un tout autre échange, daté de 1953-1954, qui eut lieu à l'occasion d'une visite du professeur Tezuka de l'Université impériale de Tokyo : « D'un entretien de la parole[4] ». Le philosophe allemand, qui se place ici dans l'humble position du demandeur, du questionneur, souhaite obtenir de son interlocuteur japonais une définition extrême-orientale de la parole pour la confronter à celle qu'il cherche lui-même à partir de la « Dite » occidentale (die Sage) et du « Dict » poétique. Reprenant avec le Maître (qui se dépouille comme jamais de toute maîtrise convenue) le « chemin de campagne » tel que le vit le penseur souabe, s'enracinant, nous souhaitons l'accompagner jusqu'à la pensée de la parole propre aux Japonais : éclosion de « pétales » issue de « l'annonce éclaircissante » ou de « l'inclination qui fait (ou laisse) paraître ». Le dialogue — celui-ci comme les précédents — permet de faire venir au jour, « dans le vent de la chose », un « faire signe » (Wink) qui s'incarne et s'enracine sans s'arrêter en quelque signe que ce soit : mystère et secret de l'inutile qu'il convient de préserver, voire de sauver.
Personnes, lieu, moment
Dans le troisième dialogue du printemps 1945, symboliquement daté du 8 mai, Heidegger met en scène deux jeunes hommes qu'il présente comme « un plus jeune [s'entretenant] à la tombée de la nuit avec un plus âgé », tous deux prisonniers de guerre dans un camp soviétique. Bien qu'il ne précise rien en la matière, le philosophe ne peut pas ne pas penser à ses deux fils, Jörg (né en 1919) et Hermann (né en 1920), mobilisés sur le front russe depuis 1941 et effectivement tous les deux prisonniers aux mains des Soviétiques au moment où il écrit. Les jeunes gens dialoguent sur « le chemin de campagne » qui les ramène au soir de leur lieu de travail jusqu'au camp et ils traversent quelques arpents de l'immense forêt russe qui les inspire et soutient. Ils font l'expérience d'une vastitude qui pourrait peut-être les sauver de la dévastation. Leur échange est moins celui d'arguments s'étayant les uns les autres que la confrontation éclaircissante d'une double expérience qui essaie de se rassembler sous quelques termes communs. Heidegger reprendra d'ailleurs ces deux figures du Plus jeune et du Plus âgé dans la lecture à deux voix de L'Ister de Hölderlin qu'il composera entre 1946 et 1948. Le fragment de dialogue qui servit de commentaire à « Sérénité » est, lui, plutôt un trilogue entre un Savant, un Érudit et un Professeur sur « le chemin de campagne » qui les reconduit au village dans « l'exaltation » méditante d'une « nuit invraisemblable » apte à les transporter. La lenteur conférée à leurs pas par l'afflux des pensées et la progressive mise au diapason des trois interlocuteurs les a fait entrer dans la nuit sans qu'ils y prennent d'abord garde, mais quand la splendeur de la voûte nocturne les surplombe et sidère, ils se rendent compte qu'elle intervient dans leur propos et l'oriente, qu'elle répond aussi sans un mot à ce qu'ils cherchent. Les trois représentants patentés de l'institution académique, faisant preuve de science, d'érudition et d'autorité magistrale, découvrent une autre voie sur laquelle ils se rencontrent et progressent de concert. Et cette voie les contraint à relativiser la force et l'efficience de leurs compétences professionnelles. Enfin, l'échange entre le professeur japonais et le penseur hespérique se place d'emblée sous le signe d'une célébration respectueuse et du souvenir. Les interlocuteurs évoquent la mémoire du comte Shuzo Kuki venu étudier auprès de Heidegger, à la fin des années vingt, et décédé tout jeune encore. Ce discipline de Nishida, le principal philosophe japonais du XXe siècle, a tenté de traduire pour ses étudiants et ses collègues certains cours et conférences du penseur allemand et d'acclimater plusieurs de ses propositions à une approche de l'esthétique traditionnelle japonaise. C'est l'occasion pour Heidegger de se livrer à une esquisse d'histoire concernant sa propre pensée et de la confronter à celle de l'Extrême-Orient dans l'idée qu'il y a peut-être une unité, plus profonde qu'apparente en effet, entre deux manières de se référer à ce qui forme le tout de ce qui est, les Occidentaux disant « Être » là où les Orientaux disent « Néant ». La tonalité du dialogue est celle de la révérence et du respect mutuel, du tact délicat qu'il faut savoir entretenir envers ce qui est étranger afin d'apprendre mieux à son contact ce qui nous est propre.
Ainsi le lieu et le moment du dialogue relèvent à la fois de l'historique et de l'historial, du proche et du lointain, du propre et de l'étranger. La défaite allemande de 1945, la dévastation du pays, son occupation par les Alliés et les angoisses que suscite le sort encore incertain des soldats démobilisés et des prisonniers de guerre obèrent la tonalité propre au moment historique et colorent d'appréhension une attente tournée vers le monde à venir. Les liens du penseur avec ses personnages, quand ils représentent ses deux fils, la complicité affectueuse qui lie les jeunes hommes, les deux frères, ouvrent au texte une polarité affective dont le philosophe n'est guère coutumier. Toutefois Heidegger n'oublie jamais la dimension historiale des événements et la méditation qu'elle induit : il ne manque pas d'insister sur la portée transhistorique de la catastrophe présente et de souligner en particulier à propos du 8 mai 1945 : « En ce jour où le monde fêtait sa victoire et n'avait pas compris qu'il est, depuis déjà des siècles, vaincu par sa propre insurrection » (DA, 70). L'oubli de l'Être et l'arraisonnement du monde par la civilisation technique, purement calculatrice et fondée sur la quantité, qui en résulte, ont préparé l'universelle dévastation dont la seconde guerre mondiale est, à ses yeux, une conséquence plutôt qu'une cause. Cet entêtement, cette persévérance ou cette « endurance de la pensée » font l'honneur du penseur et sauvent son monde propre mais l'on ne peut tout à fait s'enlever de l'esprit qu'il s'y ajoute une secrète intention justificatrice. Les errements de 1933-1934, au moment où Heidegger devient un recteur d'université faisant pleine allégeance au régime nazi, sont dépassés en un pur et simple renversement : ce qu'il a tenu, un temps assez bref, pour l'avènement d'une possible politique de l'authentique devient au contraire la mise en œuvre la plus radicale et la plus monstrueuse de la dévastation nihiliste. Le problème — et « l'affaire Heidegger » ne cesse de rebondir — est que le penseur n'a jamais explicité ce renversement en exposant, par exemple, ses motivations personnelles précises et les faits historiques qui l'ont éclairé. Toujours est-il qu'en 1945, les jeux sont faits et l'enjeu intellectuel ne variera plus pour le philosophe : l'historial, c'est-à-dire l'histoire envisagée du point de vue exclusif de l'Être, l'emporte désormais sur toute considération seulement historique et sur tout historicisme. Il tient, au moment de la victoire alliée, à manifester l'ampleur de cette visée historiale pour relativiser l'événement et remettre la pensée sur ce qu'il estime être son chemin propre : les découvertes que permet le « chemin de campagne » sont encore à mettre en évidence et accompagner un tel mode de pensée n'est pas une mince affaire. En effet, proche et lointain doivent sans cesse être repensés et se rendre sensible à ce qui vient de l'Être implique de renverser fréquemment l'ordre des distances. Le proche, prétendument familier, s'avère marqué d'étrangeté et se dérobe souvent en un éloignement mystérieux, en une invisibilité sidérante ; le lointain se donne parfois « dans le vent de la chose » sous des espèces familières et presque tangibles, faisant signe comme tout proche. C'est pourquoi, portant encore plus loin son regard, le penseur en vient à demander aussi à l'Oriental de l'éclairer sur ce qui devrait lui être le plus familier, espérant sans doute entrevoir ainsi l'identité du fond sans fond qui porte et emporte tout ce qui est.
La dévastation du monde…
Il y a bien quelque provocation à placer, sous la date même du 8 mai 1945, des déclarations de ce type qui brossent l'arrière-fond de l'échange entre les deux frères :
Le plus jeune : Parce qu'un jour, à partir d'un regard plus lucide au cœur de l'aître de la dévastation, il faudra reconnaître que la dévastation étend sa domination même là, et précisément là où pays et peuples n'ont pas été touchés par les destructions de la guerre.
Le plus âgé : Là où, par conséquent, le monde brille de toute la splendeur du progrès, du profit et de la prospérité, où les droits de l'homme sont respectés, où l'ordre bourgeois est préservé, et où surtout est assuré l'approvisionnement pour la satisfaction permanente d'un imperturbable et confortable bien-être, de sorte que tout ce qui nous entoure reste comptabilisé et aménagé dans la perspective de l'utilité.
Le plus jeune : Là surtout, où jamais l'urgence propre à l'inutile ne vient enrayer la course des jours et apporter le vide tant redouté de ces heures pendant lesquelles l'être humain devient un long laps de temps, ennuyeux de lui-même. (DA, 33)
Montrer ainsi que les États-Unis d'Amérique, qui sont bien sûr la cible du propos, sont tout aussi « dévastés » à cette date que l'Europe et en particulier l'Allemagne risquerait de faire rire et pourrait passer pour un signe puéril de dépit. La calme fermeté du plus jeune des deux penseurs explicite le rapprochement et situe le fond sur lequel pensent, parlent, vivent et agissent tous les hommes du monde moderne, « depuis déjà des siècles ». Le triomphe, européen d'abord puis mondial, d'une rationalité subjective se soumettant l'entièreté de ce qui est comme celle d'un réservoir d'outils dociles et factices au service d'une volonté insatiable de maîtrise et d'emprise n'a pu s'établir qu'en éradiquant une tout autre pensée de l'être et du monde qui « laissait venir » au lieu de forcer le fruit. Cette révérence envers ce qui échappe à l'utilité immédiate et factuelle plaçait — place encore — l'homme, plus souvent qu'il ne souhaiterait sans doute, devant certaine vacuité, certaine ennuyeuse patience qui constituent son intime rapport à l'Être et qu'il risque alors de tenir pour déficience s'il tente d'évaluer à son aune son vouloir et son pouvoir. C'est déjà une vue de l'attente telle qu'il faut l'entendre et mettre en jeu, mais c'est aussi une évaluation sans aménité de l'état du monde où, selon le mot de Nietzsche, « le désert croît ». La dévastation, qui interdit de plus en plus rigoureusement au monde maîtrisé, machiné, et à l'homme, pris dans la facticité de l'Humanisme, d'être selon leur mouvement propre, avance sous le masque de l'efficacité et du progrès, de la raison et de la maîtrise technique, du bonheur et de la justice, du bien-être et du respect de l'humain, et il y a quelque cruauté à souligner l'ambivalence foncière de ces valeurs que l'homme moderne se doit d'entériner et d'intérioriser. La prise de conscience est d'abord déchirante et elle jette dans un dilemme sans fin, car ce que propose Heidegger n'est en rien une régression ni un désaveu de la modernité issue de l'Humanisme renaissant et des Lumières. Il ne limoge pas la rationalité calculatrice et conquérante, mais souhaite la mettre à sa place, non lui laisser toute la place.
[…] Nous pouvons dire « oui » à l'emploi inévitable des objets techniques et nous pouvons en même temps lui dire « non », en ce sens que nous les empêchions de nous accaparer et ainsi de fausser, brouiller et finalement vider notre être. (« Sérénité », éd. cit., 177)
La tâche risque toutefois d'être malaisée, et les dialogues du printemps 1945 sont, « sur le chemin de campagne », un pas sur la voie d'une réintégration, dans le temps humain, de la dimension plénière de l'attente et de la révérence à l'inutile en complément d'une temporalité normée et devenue strictement utilitaire. De même, du côté de l'Orient, le philosophe quête sous l'européanisation forcenée et foudroyante de tout le Levant le ferment d'une visée traditionnelle plus respectueuse d'un certain allant de l'Être ou de l'évidement — fondateur et même créateur — du Vide ou du Rien.
…et l'attente hors vouloir
La mise en évidence, parfois cruelle, de la dévastation ne saurait s'accompagner de l'arrogance de qui prétend seul à la vérité non plus que de la supériorité satisfaite du faiseur de leçons ou du donneur de conseils. Ce qui provoque ce phénomène ravageur et dont la contagion ne cesse de gagner est aussi l'exercice le plus honorable et le plus élevé que l'homme puisse faire de ses facultés intellectuelles comme de son esprit. Ce qui rend la dévastation difficile à connaître et à tempérer est qu'elle n'apparaît pas d'abord comme manque et comme destruction mais, à juste raison, comme progrès et accroissement. Le changement de paradigme exige une conversion intérieure et une prise de conscience qui accompagnent comme son ombre l'investissement concret et parfois enthousiaste dans l'allant progressiste et progressif de notre aménagement de la planète. Il s'agit bien de contrebalancer un « oui » par un « non » et cette activité de l'esprit relève d'un renversement de l'attente qui nous est la plus propre :
Le plus âgé : Nous préférerions plutôt apprendre à simplement attendre, jusqu'à ce que notre propre aître devienne assez généreux et assez libre pour que nous puissions nous en remettre avec décence et adresse au secret de ce que nous adresse ce destin. (DA, 34)
Une telle attente induit une entente singulière de notre rapport au monde et une qualité d'âme qui ne s'improvise pas mais se décide, bien qu'elle s'efforce d'échapper à tout vouloir seulement volontariste :
[…] Nous admettons les objets techniques dans notre monde quotidien et en même temps nous les laissons dehors, c'est-à-dire que nous les laissons reposer sur eux-mêmes comme des choses qui n'ont rien d'absolu, mais qui dépendent de plus haut qu'elles. Un vieux mot s'offre à nous pour désigner cette attitude du oui et du non dits ensemble au monde technique : c'est le mot Gelassenheit, « sérénité », « égalité d'âme ». Parlons donc de l'âme égale en présence des choses. (« Sérénité », éd. cit., 177)
Le vieux mot évoqué remonte jusqu'à Maître Eckhart et signifie très exactement chez lui : « laisser être » ; il marque l'« abandon » ou le « détachement » où l'on se laisse d'abord soi-même afin de laisser les choses à elles-mêmes pour qu'elles aillent librement leur cours (en Dieu). Un tel détachement implique une double déprise : envers l'ustensilité trop ostentatoire des objets qui semblent pourtant voués à gratifier l'homme moderne, envers tout volontarisme ascétique s'arrachant trop exemplairement à la posture consommatrice. L'équanimité est ici patience envers l'Être jusqu'à ce que notre propre mode d'être (entendu ici sous l'expression « notre aître ») coïncide avec le « destin », c'est-à-dire avec ce qui vient à nous du plus proche-lointain et qu'il nous faut accueillir dignement. C'est dire que cette « attente », qui est « sérénité » donc « détachement », n'est l'attente d'aucun objet ou état prédéterminés et ne relève d'aucun vouloir, d'aucune propédeutique graduée et mesurée car :
Le plus âgé : Dans la mesure où nous attendons quelque chose, nous nous cramponnons à quelque chose d'attendu. Notre attente n'est là qu'une manière de « s'attendre à quelque chose ». L'attente pure et simple est troublée, car avec elle, me semble-t-il, nous n'attendons rien.
[…]
Le plus âgé : C'est étrange de ne pas attendre quelque chose ni de rien attendre, et pourtant d'attendre.
Le plus jeune : C'est-à-dire d'attendre en regardant ce qui correspond à l'attente pure et simple. Disons plus justement : attendre ce à quoi répond l'attente pure et simple. (DA, 35)
Cette « attente pure et simple », presque impossible à imaginer et à arracher à une forme de « non-vouloir » qui garde encore quelque chose de volontaire, est notre ouverture potentielle — notre coïncidence espérée — à « l'ouverture de la libre Étendue » où l'Érudit, le Savant et le Professeur voient la provenance même de notre Être (ou aître) :
P[rofesseur]. La sérénité vient de la libre Étendue, parce qu'elle consiste en ceci que l'homme, tourné vers la libre Étendue, demeure serein et confiant, et cela du fait même de cette dernière. C'est dans son être même qu'il est confié à la libre Étendue, pour autant qu'il lui appartient originellement. Il lui appartient pour autant qu'il lui a été initialement « ap-proprié » et cela par la libre Étendue elle-même. (PSCS, 203)
Pour le dire plus fermement encore : « Nous appartenons à ce vers quoi notre attente est tournée » (PSCS, 204). Mais il ne s'agit ni d'un lieu, ni d'une dimension situables : ni terre natale, ni sol associé à la lignée, ni Orient ni Occident réels ou imaginaires. Il ne s'agit pas non plus d'un temps aimanté par le passé comme héritage ou le futur comme projet : d'un présent peut-être alors, mystérieusement frappé d'éternité. De fait cette Contrée est inassignable et doit le rester : elle n'est ni subjective comme un pays imaginaire ou reconstruit par l'esprit, ni objective comme une visée sensible s'incarnant. « La libre Étendue », comme Contrée, vient à notre « encontre », à notre rencontre, dans et par les « pensées » qui nous viennent d'elle. Temporalisation et spatialisation, hors temps, hors lieu, hors poids, elle est le naissain de notre « penser », non le nid situé et fermé de l'être (de l'étant). Et c'est parce qu'elle reste « exposée au vent de la chose » que notre pensée rebondit et s'« ap-proprie » à elle-même en même temps qu'à « la libre Étendue » : en ce sens font signe le « bruissement » de la forêt russe, le travail de couture propre à la nuit étoilée au-dessus du « chemin de campagne » :
Le plus jeune : Comme tôt ce matin nous marchions en colonne vers notre lieu de travail, soudain m'envahit quelque chose de salutaire, venu du bruissement de l'ample et profonde forêt. Tout au long de la journée, j'y repensai afin de sentir ce en quoi pouvait bien reposer ce qu'il y a de sauf dans ce salutaire. (DA, 17)
Le dialogue entre les deux frères est la rumination, sur le chemin du soir, de l'ouverture salutaire de l'aube, de cette « sérénité » ouverte en celui qui tente de penser, par ce qui « repose » ainsi au cœur de la forêt, sans temps ni lieu, sans mouvement ni immobilité, et induit l'intime sensation du salut. Clef de l'attente et entente de l'aître. Les trois intellectuels qui reviennent au village, et qui ont trouvé en marchant que le mode même de « l'attente » qu'ils essayaient de définir c'est « s'engager » ou « aller dans la proximité », se rendent compte que le chemin, suivi « jusqu'avant dans la nuit » pendant leur échange, leur offre déjà l'expérience même de ce mouvement immobile :
P[rofesseur]. Ce chemin qui nous a accompagnés jusqu'avant dans la nuit…
S[avant]. laquelle gagne le haut du ciel et, toujours plus belle, resplendit…
É[rudit]. surpassant, dans son émerveillement, les étoiles…
P. parce qu'au ciel elle rapproche les uns des autres leurs éloignements…
S. du moins pour l'observateur naïf, non pour la science exacte.
P. Pour l'enfant qui est toujours en l'homme, la nuit demeure la couseuse d'étoiles.
É. Elle assemble sans couture, sans lisière et sans fil.
S. Elle est la couseuse parce qu'elle ne travaille qu'avec la proximité.
É. À supposer qu'il lui arrive jamais de travailler et qu'elle ne repose pas plutôt…
P. alors que les profondeurs émerveillées du zénith s'ouvrent devant elle.
É. L'émerveillement pourrait donc ouvrir ce qui est fermé ?
S. Ce serait alors à la manière de l'attente…
P. quand celle-ci est sereine et confiante…
É. et que l'être de l'homme demeure « ap-proprié »…
P. à Ce d'où nous sommes appelés. (PSCS, 224-225)
Le trilogue des spécialistes de l'intellect s'achève en une sorte de poème, inventé de concert et à l'unisson par trois voix en quête de l'image qui sera la plus fidèle au « vent de la chose », c'est-à-dire au bruissement de la forêt, à la souplesse et à la rectitude du sentier, au scintillement du firmament rassemblant les corps célestes et les détachant à la fois. Soir ou matin qu'importe, il faut s'aboucher à l'Étendue qui se livre sans mouvement et appelle sans voix, qui fait permuter sans cesse proximité et distance, qui travaille et repose en un même geste. Le paradoxe qui fait de « la libre Étendue » ou Contrée à la fois le but et la provenance, l'appel du lointain et le cheminement dans la proximité interdit aussi d'en faire une pure et simple « impression » ou « attraction » susceptible de masquer le suprasensible sous le sensible, le transcendant sous l'immanent : ce serait retomber dans une partition conceptuelle entièrement tributaire de la « métaphysique » à laquelle Heidegger souhaite nous arracher. Un paradoxe analogue s'élève dans le duo du penseur allemand et du professeur japonais quand ils essaient de cerner la notion d'Iki tenue pour centrale en matière de pensée et d'« esthétique » japonaises. Heidegger, se référant à l'usage du comte Kuki, propose d'abord au professeur Tezuka une définition du terme le présentant comme un « rayonnement sensible, par le ravissement irrésistible duquel quelque chose de suprasensible parvient à transparaître » (EP, 99). Mais il souligne aussitôt à quel point cette tentative reste prise dans le jeu d'une différence encore « métaphysique ». Ce n'est qu'après le long parcours du dialogue, repassant par l'histoire même de la pensée heideggérienne et par un approfondissement de la singularité orientale, que le Japonais va se risquer à une reprise du terme et à son éclaircissement :
J. — Iki, c'est le vent de la silencieuse paix du ravissement resplendissant (Iki ist das Wehen der Stille des leuchtenden Entzückens).
D. — Le ravissement, vous le prenez au mot, l'entendant comme une échappée qui transporte, comme l'arrachée qui porte au cœur de la calme paix du silence.
J. — Nulle part, là, d'attrait ni d'impression.
D. — Le ravissement qui transporte est comme faire-signe au loin, un faire-signe qui invite à partir ou invite à venir.
J. – Mais le faire-signe est l'annonce que dit le voile qui couvre tandis qu'il éclaircit. (EP, 130)
Nous ne sommes pas si éloignés ici de la mise au jour inspirée des trois intellectuels ou des deux frères : proche et lointain se répondent en s'inversant, repos au cœur de la paix et arrachement communient, transport et silence s'additionnent, « faire-signe » ne laisse point de signes, le voile qui couvre éclaircit par ce (parce) qu'il dérobe… Iki vaut Gelassenheit : ravissement qui éclaire dans le silence et place au cœur de la paix vaut équanimité qui « laisse être » pour qu'advienne le « faire-signe » de la libre Étendue rapatriant. L'attente y gagne sérénité et confiance par l'« ap-propriement » de l'homme à son destin, c'est-à-dire grâce à une certaine allégeance — une allégeance certaine — à l'inutile et à « l'urgence propre à l'inutile » (DA, 33).
De l'inutile
Se plaçant dans la perspective de l'oubli de l'Être, l'on croit d'abord savoir ce qu'est l'utile. Le terme désigne la finalité même de tout le développement technique propre au monde moderne : il situe notre attente et notre effort, notre essor également, sous le signe du tangible et du calculable, du productif et de l'expansif, de l'accumulatif et du progressif. En regard, l'inutile représente le souci de l'Être, l'ouverture sans arrière-pensée à ce qui vient, l'attitude de qui « laisse être » sans se contraindre ni contraindre, le refus du quantifiable et du cumulatif au profit d'une méditation apparemment gratuite et même gracieuse (puisqu'elle associe une certaine beauté du geste et la gratification que procure le beau à l'accueil de ce qui vient). Heidegger, lui-même, oppose ainsi une pensée calculatrice à une pensée méditante, une visée quantifiante à une visée qualifiante. Toutefois le court dialogue chinois que le plus âgé des deux frères propose en guise de conclusion suspensive à leur échange du soir déplace et brouille la frontière entre les deux camps de la pensée. La parole orientale incite ici à relativiser les postures, celle de l'utile et de l'inutile, et à envisager leur glissement l'une en l'autre au gré des circonstances mobiles de la vie.
Le plus âgé : […] Voici le dialogue :
Le premier dit : « Vous parlez tous de l'urgence de l'inutile. »
L'autre répondit : « Il faut d'abord qu'une personne ait une connaissance de l'urgence de l'inutile, avant de pouvoir parler avec elle de l'utile. Certes, la terre est vaste et grande ; et pourtant, pour que l'être humain tienne debout, il ne lui faut pas plus de place que ce qui est nécessaire pour pouvoir poser son pied. Mais si juste à côté du pied s'ouvrait une crevasse plongeant jusqu'au monde souterrain des enfers, la place qu'il occupe pour tenir debout lui serait-elle encore d'une quelconque utilité ? »
Le premier dit : « Elle ne lui serait plus d'aucune utilité. »
L'autre répondit : « C'est là qu'apparaît clairement l'urgente nécessité dont il retourne dans l'inutile. » (DA, 69)
En effet, l'utile peut être envisagé a minima comme le moindre mal (ou le moindre bien) nécessaire : position proche de celle des Cyniques comme Diogène qui brisa l'écuelle qui lui était utile, le jour où il prit conscience qu'il lui suffisait de puiser l'eau au creux de ses mains. De fait l'inutile ne cesse de cerner et de battre en brèche l'utile, et c'est bien une négociation permanente dans l'ordre quotidien des activités humaines. Mais le penseur chinois est plus radical encore, il évoque un accident carrément « métaphysique » puisqu'il suggère le dévoilement des « enfers » : « une crevasse », qui déracine soudainement l'être même de l'homme et le projette dans le danger devenant son essence, fait s'évanouir jusqu'à la notion même d'utilité (comme possible sauvegarde). C'est une vision qui s'approche de la définition heideggérienne de l'homme comme « être jeté dans le monde » et, sur ce plan encore « métaphysique » mais déjà situé hors de l'être de l'étant, il n'y a plus de sauvegarde assignée d'avance et il faut envisager l'inutile même comme « urgente nécessité ». Ce qui sauve et sauvera naît de la gestion avisée d'un proche-lointain lié à la « libre Étendue », auquel on ne se rend sensible que par une conscience tout à fait avivée de ce qu'il convient de prendre et de laisser, de l'activité et de la passivité correctement agissantes. Le danger toujours imminent, sans cesse renaissant, noué à l'être-jeté, implique que l'on se pose, dans l'urgence, la question de ce qui sauve et si, comme l'écrit Hölderlin, dans Patmos, « là où est le danger, croît aussi ce qui sauve », le salut sera dans la juste réplique de l'inutile à l'utile.
Qu'en est-il d'une telle réplique ? Assurément elle n'est pas dialectique au sens vulgaire du terme, car elle ne se contente pas d'intervertir les contraires, l'un chassant momentanément l'autre. Elle procède par glissement d'horizon ou par dévoilement. Sans qu'apparemment rien ne change, le regard se réoriente par rapport au phénomène, change de point de fuite ou de ligne d'horizon et ce qui était, pour l'homme, une stabilité utile, nécessaire et suffisante, se révèle tout d'un coup, également, insuffisante et liée à l'inutilité. La posture de ferme assise que l'humain aime à revêtir dans la vie, même si on la réduit à une mesure minimale, exactement suffisante toutefois, se trouve dévoilée et comme démasquée par un mouvement inattendu du voile lui-même : tout semble rester en place, mais l'inutile s'affirme et déborde. Il faut savoir lui répondre à son tour pour réintégrer utile et inutile dans un cercle vertueux (bien que mystérieux). De fait, l'on tient toujours les deux en même temps, sous le même voile dont le frémissement éclaire et le reploiement obscurcit, sous la même ligne de mire à condition de faire varier les points d'horizon. Ils ont, utile et inutile, dans cette perspective, un rapport entre eux analogue à celui qu'il y a, selon Heidegger, entre être (écrit aussi : Être ou aître) et étant. L'étant c'est la substance pondéreuse et quantifiable de tout ce qui est là, devant et autour de nous, matériel, tangible, mesurable, épuisable, le matériau de l'utile. L'être n'est ni essence ni substance ni exactement présence ou absence. Il est le mouvement même par lequel l'étant peut se montrer et se donner à nous en se rendant visible et sensible comme apparition et comme manifestation. L'être est, comme la lumière pour Plotin et pour Goethe, ce qui rend possible notre regard et il est donc son origine. N'apparaissant pas en lui-même il passe facilement pour inexistant ou inutile et, de fait, il se tient comme la réserve propre, inépuisable, de l'inutile. « L'urgence de l'inutile » est alors le Même que l'urgence de l'Être. L'inutile qui s'affirme et déborde éclaire ce qu'il en est de l'utile et de l'inutile et l'utile n'apparaît qu'à la lumière de l'inutile comme l'étant à celle de l'Être. Mais que pouvons-nous faire pour respecter à la fois l'urgence et la qualité singulière de l'inutile, pour accorder l'impatience, qui semble naître d'une situation historiale instante et d'un désir humain traversé de fougue, avec la paix et le silence au cœur du repos où nous invite l'ouverture de la « libre Étendue » comme Contrée ? Comment nous initier à une patiente urgence !
Une patiente urgence
En apprenant peut-être à nous tenir dans le « pli » entre utile et inutile qui est le même que celui qui articule être et étant. Le « pli » est ce lieu précaire, ce lieu nomade — mixte d'être et d'étant, lieu hors lieu, temps hors temps, sans feu ni poids — où, le plus souvent, nous nous situons pour travailler — lire, écrire, penser — ou plutôt pour « œuvrer », car c'est à cette orée que nous exerçons nos capacités créatrices, seules à même de susciter une expérience d'Être et de répondre ainsi à l'urgence. Notre matériau est alors plus ou moins pondéreux, plus ou moins tangible, plus ou moins visible — mots, sons, couleurs, bois, pierre et métal. Mais nous nous efforçons à son contact de voir et de faire voir la lumière, de sentir et de faire sentir le mode même de l'apparaître — à la fois comme naissance et surprise, comme lumineuse commotion et comme le repos même de la Contrée quand nous réussissons pleinement ; comme trace déjà perdue, mais encore adorable, de l'insaisissable, quand nous échouons partiellement. C'est dire que la réponse à cette urgence-là n'est ni hâte fébrile ni précipitation, encore moins la mobilisation forcenée de nos capacités d'action, mais qu'elle correspond strictement à l'attente et à la « sérénité » du « laisser-être ». C'est dire aussi l'alliance désormais nécessaire du penseur et de l'artiste, du poète et du penseur trouvant leur « lieu commun » dans un « penser poétique ou poïétique ». Heidegger est conscient de l'étrangeté voire de l'incongruité d'une telle figure renversant des préjugés millénaires, mais il y situe, surtout après 1945, la possibilité même d'un renouveau de la pensée : « [Certes] ce caractère de la pensée, qu'elle est œuvre de poète, est encore voilé. […] Mais la poésie qui pense est en vérité la topologie de l'Être. À celui-ci elle dit le lieu où il se déploie ».
Cela explique, s'il en était besoin, que le dialogue des deux jeunes hommes inspirés par le bruissement de la forêt russe comprenne en son sein, outre l'apologue chinois rapporté par l'aîné, un poème récité par le cadet, poème qui fait de lui incontestablement, avec l'intuition initiale concernant ce qui sauve, le jeune maître du débat. Ce poème est bien le discours (logos) qui déploie le lieu (topos) de l'Être en en disant l'émergence et le dire du texte, ce que Heidegger appellera plus tard la « Dite » ou le « Dict », produit à nos yeux, nos sens, notre penser l'exact point d'insertion et de résonance de notre « aître » :
Dans l'attente seule, dé-tendus,
en propre à nous-mêmes advenus,
nous octroyons à la moindre des choses,
de retourner là où elle-même repose.
Comme au tendre son d'anciens violons de maîtres,
qui dans ces instruments n'a plus de résonance
et dans un coffre s'éteint en silence
abritant en retrait la garde de son aître. (DA, 57-58)
L'attente est définie — et ouverte en même temps — comme « appropriement » de l'homme et des choses, de l'homme par les choses et de celles-ci par lui, à leur lieu qui est le repos même, silence et paix, propre au retrait de la Contrée ou « libre Étendue ». Le « laisser-être » ou sérénité tient l'homme en garde — son attente est aussi « attention à… » — vis-à-vis de tout ce qui vient. C'est toutefois comme l'empathie silencieuse de violons anciens et virtuoses enfermés dans leur étui et qui vibrent encore sympathiquement mais de loin aux manifestations atmosphériques, prélude et racine, au « creux néant musicien », de toutes les harmonies à venir sauvegardées en leur repos et en leur inutilité. L'Érudit du trilogue propose, lui aussi, à ses deux confrères un court poème destiné à illustrer la notion d'« instance » qui leur est venue en chemin : l'Être émet comme une sollicitation pressante, il met en urgence et insiste ; la réponse cependant est placée sous l'invocation d'une « simple patience » absorbant tout l'inutile :
« Instance »
Jamais une chose vraie, solitaire,
Mais la vérité dans son être !
Pour l'accueillir intacte,
Pour trouver consistance et ampleur,
Assigne à ton cœur méditant,
Assigne-lui la simple patience
De l'unique grandeur d'âme,
De celle qu'inspire un noble souvenir. (PSCS, 215)
Le goût et le désir de « la vérité dans son être », dévoilement de l'authentique à partir de la « chose même », doit donc s'accompagner d'une vraie « patience » qui est attente et « grandeur d'âme », équanimité et magnanimité, laquelle s'accommode de ce qui semble un détour et qui est « noble souvenir », apparente et nécessaire inutilité de l'écho mémoriel qui approfondit sur place (variante temporalisée de la silencieuse résonance des violons). C'est sur un « poème », à voix alternées et concertantes (nous avons cité ce passage plus haut), que s'achève ce dialogue : le monde de la nuit y offre l'image d'une « couseuse d'étoiles » qui « travaille avec la proximité », modèle de l'attente sereine, de la patience confiante et de la grandeur émerveillée, guide désintéressé qui répond à l'urgence et à l'instance par la « sérénité ». Enfin, au moment où ils s'approchent en vérité de la définition de « la parole » selon l'esprit de l'Extrême-Orient, le philosophe allemand et le professeur japonais entrent en une sympathie qui unit leurs propos en un seul flux et nous assistons à la naissance poétique (ou poïétique) d'une définition qui en appelle instamment au poème pour éclore :
D. — Le mot japonais pour « parole », comment dit-il ?
J. (après avoir encore hésité) — Il dit « Koto ba ».
D. — Et cela veut dire ?
J. — Ba nomme les feuilles, mais aussi et en même temps les pétales. Pensez aux fleurs de cerisier et aux fleurs de prunier.
D. — Et que veut dire Koto ?
J. — Répondre à cette question, voilà qui est suprêmement difficile. Pourtant, […] nous avons osé préciser et situer l'Iki : le pur ravissement de la paix du silence en son appel. […] [Et] Koto nomme toujours aussi ce qui chaque fois ravit, donc le ravissant lui‑même venant rayonner dans l'instant qui ne se répète jamais, avec la plénitude persuasive de sa grâce.
D. — Koto serait alors l'appropriement (das Ereignis : [ce qui met sous les yeux, montre le propre et se montre en propre en survenant]) de l'éclaircissante annonce de la grâce.
[…]
J. — Koto — l'appropriement de l'éclaircissante annonce de l'inclination qui, depuis le lointain, porte en avant.
D.— Koto serait le mener à soi, l'approprier qui gouverne…
J. — …précisément ce pour quoi il faut prendre en garde ce qui croît et s'épanouit en fleurs.
D. — Que dit alors Koto ba en tant que nom pour la parole ?
J. — Entendu à partir de ce mot, la parole est : pétales de fleurs issus de Koto. (EP, 131-132)
« Pétales de fleurs issus de Koto » c'est-à-dire une parole qui n'a pas pour finalité de « signifier » quelque chose dont elle arrêterait le sens en quelques traits définitifs, mais d'ouvrir en productions délicates et efflorescentes l'annonce de ce qui ravit et rayonne « dans l'instant qui ne se répète jamais, avec la plénitude persuasive de sa grâce ». N'est-ce pas là une approche de la parole qui la place délibérément du côté de la poésie ? Et ne trouverons-nous pas la plus exacte illustration de cette visée dans ces petits poèmes japonais, si célèbres et si inspirants, dans les haïkaï ? Nous souhaiterions terminer par une petite série de haïkaï empruntée à un auteur contemporain : Ishikawa Takuboku (1885-1912).
À Hakodate sur la plage d'Ohomori
le bruissement de l'écume
de diverses choses je me souviens
Ailleurs, la forêt, ici l'écume, la nature « est » et elle rythme ce qui sauve. Le lieu est précis, les souvenirs sont personnels. Toutefois c'est la plage et la mer, c'est le retour immémorial et anonyme du mémoriel intime. Cet « instant qui ne se répète jamais » peut éclore sans cesse pour chacun « avec la plénitude persuasive de sa grâce » et la parole poétique est bien ici « la vision instantanée du monde de l'autodétermination du présent éternel[5] ».
Il pensait être un homme inutile
il s'est retiré
tel une divinité sur une montagne
Inutilité égale divinité. Bien sûr il ne le savait pas, l'« ermite-amateur », sinon il ne serait qu'un prétentieux imposteur. Mais le poème le sait pour lui et pour nous. Vous avez dit « urgence de l'inutile » ? Répétez-le maintenant ! L'Occidental aura du mal à s'y faire !
Une fois encore si j'entendais cette voix
totalement alors
ma poitrine s'allégerait
L'annonce est « totalement » éclaircissante ; elle vient du lointain intérieur et porte en avant ; elle mène à soi et approprie. Et elle gouverne : « Ma poitrine » s'allège aussi !
Dans les dunes d'une plage du nord
parmi l'odeur du sel
les renouées cette année encore écloront[6]
« Ce qui croît et s'épanouit en fleurs » et même en herbes est sous notre garde car nous devons sauvegarde à ce qui nous sauve et ne cesse de le faire au-delà même de notre présence précaire. Ces plantes vivaces et têtues sont des « renouées », mais c'est la parole poétique qui les renoue à notre destin.
Excursion exotique ? Non, car tout cela c'est, très exactement, aussi la « Dite » selon Heidegger et, manifestement, pour lui, quand il s'y livre — les circonstances lui en faisant « instance » —, le dialogue a pour vocation ultime de s'achever en un poème où s'affirme, sans dominer, la maîtrise momentanée et précaire de celui qui a ainsi le mieux « laisser-être » l'Être en une ravissante éclosion et qui, de la sorte, en ce laps de « présent éternel » qui échappe à l'ennui, a répondu en même temps à la patiente urgence de l'inutile.
Serge Meitinger
Serge Meitinger est professeur de Langue et de Littérature françaises à l'Université de la Réunion et il appartient à l'équipe Oracle de cette Université.
Il a publié de nombreux articles, notamment sur la poésie depuis Baudelaire, et un essai : Stéphane Mallarmé ou la quête du « rythme essentiel », Hachette, 1995. Il écrit et publie de la poésie.
[1] Martin Heidegger : « L'Expérience de la pensée » (écrit en 1947), traduit par André Préau, Questions III, Paris : Gallimard, collection « Classiques de la philosophie », 1966, p. 25.
[2] Martin Heidegger : La Dévastation et l'attente, Entretien sur le chemin de campagne, traduit par Philippe Arjakovsky et Hadrien France-Lanord, Paris : Gallimard, collection « L'infini », 2006 (cité désormais DA suivi du numéro de la page).
[3] « Sérénité » et « Pour servir de commentaire à Sérénité », traduit par André Préau, Questions III, éd. cit., p. 159-181 et p. 183-225 (cité désormais PSCS suivi du numéro de la page).
[4] « D'un entretien de la parole », traduit par François Fédier, Acheminement vers la parole, Paris : Gallimard, collection « Classiques de la philosophie », 1976, p. 85-140 (cité désormais EP suivi du numéro de la page).
[5] Nishida Kitarô : La Culture japonaise en question, traduit du japonais par Pierre Lavelle, Paris : Publications Orientalistes de France, 1991, p. 75.
[6] Ishikawa Takuboku : Ceux que l'on oublie difficilement (1910), traduit par Alain Gouvret avec le concours de Yasuko Kudaka, Arfuyen, XIII, Malaucène, octobre 1979.
14:28 Publié dans Interprètes conséquents de Heidegger | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
01.06.2008
TS2 : Petit rappel de lexique sur le cours sur "le vivant"
J'ai trouvé ces qq définitions que vous devez avoir en tête pour guider vos efforts, dans le cas d'un éventuel sujet sur le vivant à l'épreuve:
Vivant : (etymologie : lat. vivus, vivant, animé, de vivere, vivre). Le vivant est une catégorie qui regroupe tous les êtres doués de vie, et pourtant on ne définit pas le vivant comme un être doué de “vie”. Pourquoi ? Parce que la ” vie “ est une notion problématique en ce sens que la vie n’est pas une donnée observable, et que les frontières entre le vivant et le non-vivant sont moins nettes qu’on pourrait le croire (cf un embryon congelé par exemple, ou un germe hiberné pendant plusieurs siècles). On préfère donc définir les êtres (ou ” systèmes) vivants par des traits caractéristiques communs, observables et aussi objectifs que possibles. Selon Jacques Monod (dans Le hasard et la nécessité, 1970) les êtres vivants, depuis l’amibe jusqu’à l’homme, s’opposent aux êtres naturels et aux choses artificielles (produites par l’homme) de trois poins de vue : 1) Le vivant est un individu indivisible doué d’une autonomie relative à l’égard du milieu ambiant et il obéit globalement à une programmation interne même s’il a besoin d’apports extérieurs pour se régénérer 2) Il est porteur d’une invariance reproductive, les êtres vivants reproduisent d’autres êtres vivants possédant les caractéristiques essentielles de l’espèce 3) Chaque système vivant, dans son ensemble comme dans chacune de ses parties, répond à une fonction, c’est-à-dire semble poursuivre des fins.
On retiendra de tout ceci l’essentiel : les êtres vivants sont des systèmes auto organisés, auto normés, dont tous les organes et les éléments sont solidaires et indissociables. On ne peut pas détruire ou décomposer un être vivant puis le reconstituer par la suite, contrairement à ce que pourrait suggérer la généralisation des opérations de greffes d’organes. Un être vivant naît et meurt, et la mort est irréversible, tandis qu’une machine peut toujours être reconstituée.
Biologie : Le mot ” biologie ” apparaît en 1802 avec Lamarck, auteur de Théorie de l’évolution des espèces. Mais la biologie ne se constitue vraiment en science qu’au cours du 19 ième siècle grâce à trois découvertes décisives concernant le rôle de la cellule dans le vivant (A. Leeuwenhoek, 1665), la loi de l’hérédité (Mendel, 1866) et celle de l’évolution des espèces (Darwin 1859) . Jusque là, les interdits religieux (interdit de la dissection) les préjugés (celui de la génération spontanée) et certaines théories philosophiques (le finalisme hérité d’Aristote, le mécanisme trop schématique de Descartes) entravaient les recherches. Aujourd’hui les progrès de la génétique et des neurosciences entraînent des bouleversements constants. L’opposition entre le corps (purement matériel) et l’esprit (purement humain) est remise en cause par la neurobiologie qui nous apprend à mieux comprendre le rôle du substrat matériel des opérations mentales (cf l’ouvrage de l’américain Antonio Damasio : L’erreur de Descartes, qui démontre le rôle essentiel des émotions, donc du rapport au corps, dans l’intelligence humaine).
Mécanisme : Théorie d’après laquelle le fonctionnement du vivant peut être expliqué comme celui d’une machine. En d’autres termes : les activités du vivant se réduisent aux propriétés physico-chimique de la matière. Ainsi, pour Descartes, le comportement des animaux ne nécessite pas le recours à la notion de ” vie “, au sens d’Arsistote, ni d’intention. L’on admet aujourd’hui que la cellule vivante se comporte en effet comme une ” horlogerie microscopique “, ce qui donne sur ce point , raison à Descartes.
Finalisme : théorie d’après laquelle, pour expliquer le comportement des êtres naturels, en particulier des êtres vivants, il faut faire appel à la notion de ” causes finales ” ( fins , objectifs ou intentions de ce qui agit).
14:52 Publié dans Cours terminales S / STG | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Ma première publication
J'ai enfin reçu un mail d'Alain Beaulieu, professeur de philosophie au Canada, m'indiquant la sortie mi-juin de l'Abécédaire Heidegger auquel j'ai collaboré. Au départ je ne devais apporter ma contribution qu'à un seul item : celui sur Schelling. Mais on m'en a proposé d'autres, et j'en ai moi-même rajouté quelques uns avec succès. A noter que des chercheurs intéressants comme Christian Sommer et Servanne Jollivet semblent avoir participé à l'ouvrage, ce qui me rend d'autant plus fier. Voici mes articles qui figureront dans cet ouvrage destiné aux jeunes étudiants:
Heidegger et Schelling (Que je commence à bien connaître puisque je travaille dessus dans mon mémoire de Master)
Heidegger et Platon (un gros morceau, pas sûr d'avoir fait un travail parfait...)
Heidegger et Jünger (que j'ai proposé, il me semble)
La notion d'insurrection (que j'ai proposé : et je suis très content car cette notion n'est jamais repérée et thématisée en tant que telle)
La notion d'arraisonnement (Gestell , mais aussi Machenschaft)
Heidegger et Anaximandre (tres heureux d'avoir pu faire cet article, l'essai de 1946 me paraissant des plus essentiels)
Voilà, ça sortira aux éditions Sils-Maria, une filière de Vrin, mi-juin. Pas la peine d'en acheter cinquante pour m'enrichir je ne gagne rien dessus.
14:49 Publié dans Me, myself & I | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
Programme de l'agrégation de philosophie 2009
Ecrit 2ème épreuve.
L’individu.
Ecrit 3ème épreuve.
- Platon.
- Hume : Traité de la nature humaine. Enquête sur l’entendement humain. Enquête sur les principes de la morale. L’Histoire naturelle de la religion. Dialogues sur la religion naturelle.
Oral 1ère leçon.
Domaine La politique.
Oral 2e leçon.
Textes français ou traduits en français
- Leibniz, Nouveaux Essais sur l’entendement humain, édition de J. Brunschwig, GF-Flammarion, nouvelle présentation, 1993.
- Husserl, Idées directrices pour une phénoménologie, I - Introduction générale à la phénoménologie pure. Traduction de P. Ricœur, Paris, Gallimard, rééd. coll. Tel., 1985.
Texte allemand
- W. Dilthey, Der Aufbau der geschichtlichen Welt in den Geisteswissenschaften, Francfort, Suhrkamp Taschenbuch, 1990, réimp. 2001, pp. 87-232.
Texte anglais
- G. E. Moore, Principia Ethica (sans les préfaces), Revised Edition, Cambridge-Londres, Cambridge University Press, 1993, p. 53-273.
14:36 Publié dans Agrégation et Capes | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
Terminale S : des sujets de dissertes sur le vivant
J'ai trouvé une grande liste de dissertations possiblies sur le vivant, sujet qui peut très bien tomber; à vous d'essayer de travailler à une problematique ou à un plan pour toutes ou au moins certaines de ces questions:
Quel intérêt y a-t-il à étudier le vivant ?
Le vivant est-il un mécanisme ?
Quelle est la spécificité du vivant ?
Qu'est-ce que le vivant ?
Doit-on le respect au vivant ?
Quelle place la réflexion sur le vivant peut-elle accorder au hasard ?
Peut-on connaître le vivant sans le dénaturer ?
Doit-on considérer que, dans la nature, les êtres vivants ne sont que des moyens pour l'homme ?
La réduction du vivant à de l'inerte ?
La biologie peut-elle s'appliquer à l'étude du vivant ?
Un être vivant peut-il être assimilé à une machine ?
Doit-on le respect au vivant ?
La connaissance scientifique du vivant exige-t-elle que l'on considère l'organisme comme une machine ?
Peut-on donner un modèle mécanique du vivant ?
L'organisme vivant peut-il être comparé à une oeuvre d'art ?
Connaît-on la vie ou bien connaît-on le vivant ?
Quelle place la réflexion sur le vivant peut-elle accorder au hasard ?
Comment définir le vivant ?
Comprend-on le vivant en l'opposant à l'inerte ?
Peut-on assimiler un organisme vivant à une machine ?
Comment expliquer l'origine et l'évolution du vivant ?
La connaissance du vivant doit-elle renoncer à l'idée de finalité ?
Peut-on soumettre le vivant à une norme ?
Peut-on comprendre le vivant en laboratoire ?
Faut-il poser des limites aux manipulations du vivant ?
Connaît-on la vie ou bien connaît-on le vivant ?
En quoi la machine offre-t-elle un modèle pour penser le vivant ?
Les êtres vivants imposent-ils de repenser la finalité ?
L'être vivant peut-il être réduit à un mécanisme ?
Peut-on parler d'un droit des êtres vivants ?
Peut-on réduire le vivant à de la simple matière ?
Doit-on concevoir des limites à l'expérimentation sur le vivant ?
Comment expliquer le vivant ?
Penser le vivant
Le vivant: déterminisme et finalité ?
Peut-on donner un modèle mécanique du vivant ?
La maladie d'un être vivant est-elle comparable à la panne d'une machine ?
Le vivant est-il entièrement connaissable ?
Soigne-t-on un être vivant comme on répare une machine ?
Faut-il, pour le connaître, faire du vivant un objet ?
Faut-il, pour le connaître, faire du vivant un objet ?
Une connaissance scientifique du vivant est-elle possible ?
Les progrès dans la connaissance du vivant constituent-ils un progrès pour l'humanité ?
La machine fournit-elle un modèle pour comprendre le vivant ?
Peut-on donner un modèle mécanique du vivant ?
La maladie d'un être vivant est-elle comparable à la panne d'une machine ?
Doit-on limiter l'expérimentation sur le vivant ?
Autrui est-il un vivant parmi les autres ?
Comment définir un être vivant ?
Quel intérêt y a-t-il à étudier le vivant ?
Le vivant est-il un mécanisme ?
Quelle est la spécificité du vivant ?
14:33 Publié dans Cours terminales S / STG | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Cours Terminale STT : la société et les échanges
La société et les échanges :
Echanges, argent, commerce
I. Les hommes ont besoin les uns des autres
A. Le besoin au fondement de la vie sociale
Toute société humaine est fondée sur le commerce entre les individus. Ce commerce est la condition même de la vie humaine, ainsi que l’observe Marx dans les premières pages de L’Idéologie Allemande. Le commerce n’est pas seulement l’échange de biens mais aussi l’établissement de relations sociales ou tout simplement la conversation. Avoir commerce avec quelqu’un, c’est entretenir avec lui des relations sociales, amicales ou affectives. Le commerce est échange et du même coup, il lie.
On peut cependant distinguer deux sortes de liens : les liens où les humains ont rapport les uns aux autres uniquement par la parole ou tout autre signe équivalent, et les liens qui s’établissent par l’intermédiaire des choses échangées – dans le don, dans l’échange marchand, etc.
Produire et échanger les produits de l’activité humaine, entrer dans des relations sociales régulières et communiquer, c’est la matière même dont les hommes font société. L’homme est par nature un animal politique dit Aristote. Mais s’il en est ainsi, c’est parce que les hommes trouvent des avantages à nouer des relations entre eux et à coopérer. Ce qui fait une société, c’est d’abord que les hommes ont besoin les uns des autres. Comme le dit encore Aristote : un médecin n’a pas besoin d’un médecin et un cordonnier n’a pas besoin d’un cordonnier, mais le cordonnier a besoin d’un médecin et le médecin a besoin du cordonnier. L’homme n’est pas social, comme cela, par on ne sait quelle prédestination divine ou génétique, mais parce que trouve dans le rapport avec les autres le moyen de produire sa propre vie.
B. La division du travail, constitutive de l’existence humaine
Aristote et Platon furent vraisemblablement les premiers à saisir philosophiquement que toute vie sociale repose d’abord sur la division du travail en vue de l’avantage commun. Gérard Mandel y voit le facteur décisif dans le processus d’hominisation de l’homme. Dans La chasse structurale, il montre qu’un changement décisif intervient quand une branche des hominiens (homo habilis) développe des activités de chasse collective. Mendel résume ainsi sa théorie :
« Ce qui distingue pour nous l’animal de l’homme, ce n’est ni l’apparition d’un ‘cerveau symbolique’ inné, ni le tabou de l’inceste ou l’exogamie. La séparation proviendrait d’un déplacement du noyau actif concernant l’organisation sociale ou la relation naturelle : le noyau actif n’est plus ce qui est utile à l’individu ou au groupe dans son rapport à l’environnement, il est devenu ce qui est utile à un rapport de production très précis et très particulier. Ce rapport de production, c’est l’introduction d’une coopération d’un type nouveau parmi les mâles. La chasse collective n’est pas une simple addition d’individus. […] Là aussi s’opère un déplacement majeur : tel un joueur de football […] chaque chasseur prend en compte non pas sa propre individualité mais le groupe et du fait de la projection, s’identifie à l’ensemble de la poursuite ou de la partie en cours. »[1]
À la différence des activités de coopération des animaux – par exemple les abeilles – il s’agit ici d’un comportement appris et dans lequel aucun des individus n’est a priori spécialisé dans telle ou telle opération. On peut raisonnablement imaginer que ce type d’organisation sociale à son tour va interagir sur le processus de mutation-sélection qui aboutira au développement des fonctions symboliques du cerveau et des capacités langagières.
Toute division sociale du travail suppose cette capacité de se placer du point de vue d’ensemble de la production sociale. Si le cordonnier fabrique des chaussures, c’est en sa plaçant du point de vue de celui qui aura besoin de chaussures. Chaque individu ne peut satisfaire ses besoins subjectifs que par l’activité des autres et en pensant lui-même son activité pour les autres. Et ceci est vrai quel que soit le mode d’organisation sociale, de la société la plus limitée et la plus frustre jusqu’aux sociétés complexes modernes. Ce qui va dès lors varier, c’est la manière dont les échanges sont réglés. La coopération et les systèmes d’échange peuvent être organisés sur le mode de la famille élargie et le produit est redistribué de manière à peu près égalitaire (ou en tenant compte des besoins de chacun). Il reste généralement cependant un vaste champ pour les échanges entre les différents groupes. Les échanges peuvent aussi être réglé sur un système de conventions et d’obligations réciproques comme dans le rapport féodal. Cette organisation des échanges n’est pas seulement une application du principe de réciprocité : y entre toujours une composante, plus ou moins grande de contrainte. L’esclave et le serf ne sont pas des prestataires de service !
C. La coopération et le marché
Dans la production marchande, la coopération prend une forme en apparence paradoxale mais qui ne doit pas nous faire oublier que son contenu reste déterminé de la nécessité d’une production sociale. Chacun agit de propre chef, sans une distribution a priori des rôles, et n’agit subjectivement que pour son bien propre, c'est-à-dire assurer les conditions de base de sa vie matérielle et éventuellement de son enrichissement personnel. Le marché est alors le système qui permet de réguler ces productions individuelles en assurant la validation sociale des travaux de chacun des producteurs. Si le producteur de chaussures ne trouve pas à les vendre, c’est tout simplement que son travail n’était pas socialement utile et se trouve donc immédiatement dévalorisé.
Les historiens – par exemple Fernand Braudel dans Civilisation matérielle, économie, capitalisme – ont montré le caractère universel du marché mais ils ont souligné que cette organisation ne fonctionne pas spontanément mais doit être soumise à des règlements souvent extrêmement précis de manière en assurer un fonctionnement régulier. (voir sur ce point le livre majeur de Karl Polanyi : La Grande Transformation – Gallimard)
II. L’échange et l’argent
A. Du troc à la marchandise
On peut idéaliser l’échange marchand simple par le troc : le producteur de froment rencontre le producteur de toile ; le premier a des besoins en vêtements et le second des besoins alimentaires et ils échangeront ainsi leurs produits respectifs qui deviennent alors des marchandises. Mais le troc, en réalité n’est pas encore un échange marchand à proprement parler. La valeur du froment n’existe que dans le besoin particularisé du producteur de toile. L’échange reste donc lié par la particularité du rapport entre les deux individus qui entrent en relation lors de cet échange. Les produits du travail ne deviennent réellement des marchandises que lorsque leur caractère de marchandise, c'est-à-dire de produits destinés à être échangés sur un marché, acquiert une existence objective. Cette existence objective, c’est la forme argent ou la monnaie. C’est seulement avec l’apparition de la monnaie que l’échange marchand devient une sphère autonome à l’égard des autres sphères de la vie sociale.
L’argent apparaît comme un intermédiaire. Il permet d’égaliser et d’objectiver l’échange. Ce ne sont plus des besoins subjectifs qui se rencontrent mais des valeurs objectives, mesurables. Aristote se demande comment on peut réduire à une mesure commune des choses qui sont incommensurables. L’échange marchand apparaît de prime abord mystérieux : comment peut-on établir un rapport quantitatif entre une bible et une bouteille d’eau-de-vie ? C’est l’argent qui le permet. Mais Aristote ne peut pas aller plus loin dans l’analyse. L’argent est imposé comme mesure commune par suite d’une convention, dit-il. Le numéraire est tout simplement ce qui permet de compter. Mais l’étymologie fait apparaître une racine avec le nomôs grec (la loi, convention) qui donne aussi « nom » – car c’est par convention que les noms sont attribués aux êtres et aux choses. « La monnaie est un signe de la valeur de toutes les marchandises » et « comme l’argent est le signe des valeurs des marchandises, le papier est un signe de la valeur de l’argent », écrit Montesquieu[2].
Évidemment, cette théorie conventionnaliste de l’argent n’est pas très satisfaisante. On doit remarquer que l’argent n’est pas seulement un signe. Il apparaît d’abord en tant que marchandise, une marchandise comme les autres marchandises, c'est-à-dire un produit d’un travail humain particulier. Ce sont les qualités particulières de cette marchandise qui vont la rendre apte à être échangée contre toutes les autres marchandises, à fonctionner comme équivalent général. Il faut une marchandise qui soit durable, facile à diviser, facile à transporter et qui, cependant, ne soit pas nécessaire à la satisfaction de besoins fondamentaux. C’est pourquoi très rapidement ce sont les métaux précieux (le cuivre, l’argent, l’or) qui vont fonctionner comme monnaie. Le longtemps le sel, denrée précieuse pour la conservation des aliments et facile à conserver, joua le rôle de monnaie. Pendant la guerre de Sécession, les États du Sud eurent parfois recours au tabac.
Mais l’argent n’est pas simplement un intermédiaire. Il possède trois fonctions essentielles qui vont lui donner son rôle éminent
Il doit être une unité de compte : un exemplaire broché du Capital est égal à trois paquets de cigarettes, est égal à cinq cent grammes de viande de bœuf, est égal à x euros.
Mais l’argent doit encore pouvoir être un moyen de paiement : si je dispose d’une certaine quantité d’argent, je dois pouvoir acheter ce dont j’ai besoin dans la limite de cette quantité d’argent et je me retrouve alors pleinement propriétaire de ce que j’ai acheté. L’argent dégage celui qui paie de la dette, le libère.
Enfin, l’argent est une réserve de valeur. L’argent peut être moment retiré de la circulation sans perdre sa valeur. L’argent donne la durée aux produits de l’activité humaine. Les pommes accumulées au-delà des besoins vont pourrir, fait remarquer Locke (voir Traité du gouvernement civil). Mais le métal précieux est éternel !
B. L’argent et le signe de l’argent
La véritable nature de l’argent nous semble aujourd’hui plus énigmatique parce que ce qui circule, ce n’est pas l’argent mais son représentant, le signe monétaire. L’argent devient monnaie quand il est certifié par l’autorité politique qui « bat monnaie », une monnaie « sonnante et trébuchante ». La quantité de métal précieux est authentifiée par le cachet du pouvoir politique. Pour être argent ou monnaie, la marchandise doit donc avoir un signe distinctif de son caractère éminent. Mais cette première phase sera vite dépassée. La création des lettres de change ouvre la voie à une dématérialisation de la monnaie et au remplacement de la marchandise par son signe. Au lieu de transporter un sac de pièces d’argent ou d’or, le marchand émet un billet à ordre qui sera payé en métal précieux par un banquier, ou plutôt le correspondant local. L’étape suivante se devine d’elle-même : plutôt que de transformer chacun de ses billets en équivalent métallique, il devient possible de les faire circuler ou éventuellement de les échanger (parfois en les annulant dans les opérations de « clearing »).
Utilisée notamment par les banquiers lombards comme moyen de paiement au Moyen Âge, c’est une invention qui va permettre une extension fabuleuse de l’échange marchand. Pour acheter, il n’est plus besoin de détenir en personne une marchandise « équivalent général ». Il suffit de pouvoir fournir une reconnaissance de dettes qui sera honorée par une banque. La circulation monétaire, grâce ces innovations va pouvoir irriguer tout le corps social ; elle rend possible et témoigne de l’interpénétration des économies de toute l’Europe, avant que l’or des Amériques ne viennent donner l’ultime coup de pouce au décollage du capitalisme. La « mondialisation » est une très vieille affaire ![3]
Jusqu’à la deuxième moitié du XXe siècle, cependant, le signe monétaire ne peut s’émanciper du métal précieux qu’il est censé représenter. Une monnaie “ papier ” ne vaut que si l’État émetteur ou garant peut assurer sa conversion en or, ou du moins est réputé le pouvoir. Mais cette exigence devient très vite une fiction. Sous toutes sortes de formes se crée de la monnaie qui échappe largement aux autorités monétaires publiques. Les titres obligataires, les créances en tous genre, les actions vont à leur tour circuler et faire office de monnaie. Va se développer ce que Marx nommera le “ capital fictif ”.
III. Le triomphe de l’économique
A. Aristote et Marx : économique et chrématistique
Ce processus qui conduit des échanges élémentaires des premières sociétés à la circulation monétaire constitue une véritable inversion des valeurs sociales fondamentales. Aristote, dans L’éthique à Nicomaque, distingue deux conceptions de la monnaie. Dans sa fonction naturelle, l’économique, elle doit servir d’intermédiaire dans l’échange en vue de la satisfaction des besoins humains essentiels. Mais il en existe également une utilisation perverse qu’il nomme « chrématistique » : loin d’être un simple moyen, l’argent devient alors une fin en soi ; c’est le but de celui qui recherche la richesse pour la richesse, une activité « contre nature » répète Aristote. Cette opposition sera reprise dans l’éthique chrétienne ou musulmane dans la condamnation de l’usure – qui consiste à faire de l’argent avec de l’argent, à investir l’argent des qualités des choses vivantes qui peuvent se reproduire toutes seules.
Marx reprend cette opposition. On pourrait schématiser l’échange par la formule M – A – M – A – … etc.. La marchandise s’échange contre l’argent qui s’échangera contre une autre marchandise. Mais ce processus peut se scinder en deux processus non seulement distincts mais opposés.
La circulation marchande simple est représentée par le schéma M – A – M : le possesseur d’une certain marchandise s’en dessaisit contre une certaine somme d’argent qui lui permet d’acheter une autre marchandise dont il a besoin. C’est un processus qui est entièrement commandé par le cycle vital élémentaire. Au contraire, l’argent se transforme en capital quand le cycle prend la forme A – M – A’ (avec A’ = A + Δ A). Ici c’est l’accumulation d’argent qui devient la finalité du cycle de l’échange : le but c’est l’accroissement de la valeur, le Δ A. D’où la définition marxienne du capital : c’est de l’argent qui augmente dans le processus de circulation. « La valeur semble avoir acquis la propriété occulte d’enfanter de la valeur, parce qu’elle est valeur, de faire des petits ou du moins de pondre des œufs d’or. »[4]
Marx ne reprend jamais explicitement la dimension morale de l’opposition aristotélicienne entre économique et chrématistique et, en de nombreux passages, il semble faire une véritable apologie de la révolution capitaliste détruit irrémédiablement toutes les valeurs du passé. Et pourtant on peut suivre les commentateurs comme Michel Henry qui estiment que la critique marxienne du mode de production capitaliste a cette dimension morale comme arrière-plan. L’inversion des finalités des finalités de l’échange est au fond l’expression du caractère mortifère de l’échange capitaliste.
B. L’argent miraculeux
La méfiance des moralistes et théologiens anciens à l’égard du pouvoir de l’argent va être un des centres de la bataille que livrent les philosophes de l’âge classique et de l’époque des Lumières. L’argent, avec qui on compose mais qui est toujours marqué au coin du péché sera progressivement purifié et deviendra la valeur par excellence qui commande le progrès des mœurs.
Ainsi, John Locke construit sa pensée politique et son éthique à partir d’une véritable philosophie de l’argent. Si le travail est le fondement du droit de propriété, mais les hommes ne se contentent plus de ce que leur donne la nature quand l’usage de « l’argent monnayé » commence à avoir lieu. C’est seulement alors que « les sociétés ne laissèrent pas de distinguer leurs territoires par les bornes qu’elles plantèrent, et de faire des lois pour régler les propriétés de chaque membre de la société : et ainsi par accord et par convention fut établie la propriété que le travail et l’industrie avaient déjà commencé d’établir. » Donc l’établissement de l’état civil selon Locke intervient après l’introduction de l’usage de « l’argent monnayé ». L’économie monétaire moderne, celle qui prend son essor à la Renaissance apparaît donc comme l’économie naturelle. Mais en même la monnaie permet selon Locke de dépasser les limites inhérentes à la première forme naturelle de la propriété. En effet, le droit de propriété s’exerce sur les produits du travail, mais ceux-ci ne peuvent être accumulés que dans des limites très restreintes. « Et, certes, ce serait une grande folie, aussi bien qu’une grande malhonnêteté, de ramasser plus de fruits qu’on en a besoin et qu’on en peut manger ». Or, avec l’argent, tout cela change et s’ouvre la possibilité d’un agrandissement des possessions : « Mais depuis que l’or et l’argent, qui, naturellement sont si peu utiles à la vie de l’homme, par rapport à la nourriture, aux vêtements et à d’autres nécessités semblables, ont reçu un certain prix et une certaine valeur, du consentement des hommes, quoique après tout le travail contribue beaucoup à cet égard ; il est clair, par une conséquence nécessaire, que le même consentement a permis des possessions inégales et disproportionnées. Car dans les gouvernements où les lois règlent tout, lorsqu’on y a proposé et approuvé un moyen de posséder justement, et sans que personne puisse se plaindre qu’on lui fait de tort, plus de choses qu’on en peut consumer pour sa subsistance propre, et que ce moyen d’est l’or et l’argent, lesquels peuvent demeurer entre les mains d’un homme sans que ce qu’il en a, au-delà de ce qui lui est nécessaire, soit en danger de se pourrir et de déchoir, le consentement mutuel et unanime rend justes les démarches d’une personne qui, avec des espèces d’argent, agrandit, étend, augmente ses possessions autant qu’il lui plaît. » (Traité du gouvernement civil – chapitre V)
La naturalisation de l’argent trouve son complément dans l’affirmation que les plus grandes inégalités et l’accumulation illimitée de richesses, sous la forme de l’argent, sont conformes au contrat social (le « consentement mutuel et unanime »). L’enrichissement n’est plus suspect. Puisque son origine ultime est le travail et que l’argent n’est toujours que le signe du travail humain, l’accumulation d’argent devient quelque chose de conforme à la loi naturelle. La transformation générale de l’attitude philosophique à l’égard de l’argent s’inscrit dans un mouvement plus large qui touche en particulier les conceptions religieuses. La religion réformée, luthérienne aussi bien que calviniste, lève les interdits (très formels au demeurant) qui pesaient sur l’enrichissement.
IV. Le commerce civilisateur ?
A. L’esprit du capitalisme
La nouvelle conception morale de l’argent n’est que l’aspect le plus visible d’une liquidation générale de l’ethos ancien. Albert Hirschman[5] analyse cette transformation en montrant comment les intérêts sont désormais conçus comme le moyen pour juguler les passions. Pour Hobbes, l’homme à l’état de nature est soumis non principalement à des pulsions instinctives mais sur à ces désirs qui naissent du fait que l’homme possède le langage. Rivalité, méfiance, gloire, ce sont là les passions qui poussent les hommes à la guerre. Inversement, « les passions qui inclinent les hommes à la paix sont la crainte de la mort, le désir des choses nécessaires à une vie agréable, l’espoir de les obtenir par leur industrie. »[6]
On retrouve chez Montesquieu cette idée que « l’effet naturel du commerce est de porter à la paix »[7]. Cependant, l’auteur de L’esprit des lois perçoit clairement ambiguïté des effets du développement de l’amour du commerce. Il est bon en ce qui concerne les rapports entre les nations puisque « deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes : si l’une a intérêt à acheter, l’autre a intérêt à vendre ; et toutes les unions sont fondées sur des besoins mutuels. » Pourtant, au niveau des individus, si l’esprit de commerce produit « un certain sentiment de justice exacte opposé au brigandage », ce sentiment fait qu’on « trafique de toutes les actions humaines et de toutes les vertus morales : les plus petites choses, celles que l’humanité demande, s’y font ou s’y donnent pour de l’argent. » Plus nettement chez Kant, on retrouve cette attitude double : d’un côté la poursuite des intérêts égoïstes est le moyen dont se sert la nature pour accomplir son plan, c'est-à-dire le peuplement de toute la terre et l’établissement de relations pacifiques entre tous les peuples ; mais Kant ne manque pas de marquer son mépris pour ce « peuple commerçant » par excellence qu’est le peuple anglais.
Mais au total, la philosophie des Lumières vantera le « bon luxe » et verra dans l’industrie, le commerce et l’enrichissement des mobiles, peu nobles en eux-mêmes, mais au fond légitimes et surtout extrêmement efficaces pour conduire l’humanité au progrès moral et politique. Les morales utilitaristes, chez les Français comme le baron d’Holbach, ami et protecteur de Diderot, ou chez les Anglais avec Jeremy Bentham formeront le complément philosophique adéquat de ce nouvel esprit du capitalisme.
B. La subversion du bien public
Seul ou presque, Rousseau ne partage guère cet optimisme. Il admet que l’on « ne peut faire agir les hommes que par leur intérêt » mais il ajoute que « l’intérêt pécuniaire est le plus mauvais de tous, le plus vil, le plus propre à la corruption, et même le moindre et le plus faible aux yeux de qui connaît bien le cœur humain. »[8] Il oppose la richesse et la prospérité : l’égalitarisme, méprisant l’argent est la condition de la prospérité qui repose le développement des « arts utiles » alors que la poursuite de la richesse est historiquement la cause de la ruine des nations. Les nations riches ont un peuple « ardent, habile, ambitieux, servile et fripon » et l’histoire montre qu’elles sont conquises par les peuples pauvres. Autrement dit, l’efficacité économique conduit à l’asservissement.
Il est, en effet, à craindre que la croyance dans les vertus civilisatrices de l’esprit de commerce et de l’amour lucre ne soit trop unilatérale, à moins qu’il ne faille la ranger, aux côtés du « despotisme éclairé » parmi les illusions les plus dangereuses dont les penseurs des Lumières se sont faits les porteurs. Déjà Diderot ou Kant avaient des soupçons sur la propension du commerce à se transformer en pillage, guerres coloniales, et asservissement des peuples. Selon Hannah Arendt, le génie de Thomas Hobbes est d’avoir anticipé ce grand mouvement « d’émancipation de la bourgeoisie » qui va subvertir les États nations, et assurer la prédominance des intérêts privés et de l’accumulation de richesses.
« Il est significatif que les champions modernes du pouvoir se trouvent en accord total avec la philosophie de l'unique grand penseur qui prétendit jamais tirer le bien public des intérêts privés, et qui au nom du bien privé, imagina et échafauda l'idée d'un Commonwealth qui aurait pour base et pour fin ultime l'accumulation du pouvoir. Hobbes est en effet le seul grand philosophe que la bourgeoisie puisse revendiquer à juste titre comme exclusivement sien, même si la classe bourgeoise a mis longtemps à reconnaître ses principes. Dans son Léviathan, Hobbes exposait la seule théorie politique selon laquelle l'État ne se fonderait pas sur une quelconque loi constitutive – la loi divine, la loi de nature ou celle du contrat social – qui déterminerait les droits et interdits de l'intérêt individuel vis-à-vis des affaires publiques, mais sur les intérêts individuels eux-mêmes, de sorte que ‘l'intérêt privé est le même que l’intérêt public.’ »[9]
Or, pour Arendt, ce mouvement va être le point de départ de l’impérialisme moderne et du déclin de l’État nation, c'est-à-dire du processus historique où se forgeront et les pré-conditions politiques, les mentalités et les hommes qui rendront possible le totalitarisme moderne.
V. Argent, commerce et utopie
Si l’optimisme des Lumières n’est plus de saison, quelle place doit-on faire aux grandes utopies qui ont rêvé d’une société débarrassée de l’esprit de lucre, de la rivalité, et de l’épuisante course à l’accumulation des richesses ? Les premiers courants de pensée opposés au capitalisme, socialistes utopiques, anarchistes proudhoniens, voyaient dans l’argent la source de tout mal. Du phalanstère fouriériste à l’association proudhonienne, on pensait une société où les relations entre individus seraient basées sur une coopération consciente et sur la recherche du bonheur commun. Ce faisant, le socialisme renouait avec la condamnation aristotélicienne de la chrématistique et avec la méfiance traditionnelle à l’égard de l’argent et du pouvoir qu’il procure, en particulier à l’égard de l’argent qui provient des activités de prêt ou plus largement des activités spéculatives. L’argent doit toujours être un moyen et non une fin. Cette conception a nourri un sentiment ambivalent à l’égard de l’argent : tout le monde le recherche et pourtant cette recherche est toujours chargée du poids du péché. L’anti-judaïsme catholique y trouvera un aliment constant : les Juifs, dans l’Europe médiévale, ne sont-ils pas des spécialistes de la chrématistique ? Ils sont d’autant plus détestables que les bons chrétiens sont, eux aussi, mus par la faim sacrée de l’or (auri sacra fames) et que le Juif donc expose en pleine lumière le mal qui les ronge. Ainsi, les utopies qui visent à débarrasser la société de la malédiction de l’argent, retrouvent une dimension religieuse profondément enracinée dans la culture européenne.
Bien qu’hostiles aux utopies, les marxistes, finalement, n’étaient pas mieux armés. Abandonnés au projet d’une société transparente, ils ont naturellement admis, eux aussi, qu’il fallait se débarrasser de l’argent dans la société communiste puisque l’argent est le fétiche par excellence, c'est-à-dire ce qui donne aux rapports sociaux leur caractère mystique, les transfigure et les rend méconnaissables. Mais l’expérience et la théorie montrent que cette société transparente est une utopie catastrophique. La suppression du médium de l’argent nécessite que les rapports entre les individus, fondés sur la nécessité vitale, soient ramenés à des rapports personnels. Or, comme il s’agit de rapports nécessaires – je choisis mes amis mais pas forcément mon boulanger – on retombe dans un système de dépendance personnelle qui, loin de préfigurer un avenir plus libre, signifierait un retour en arrière vers des types d’organisation sociale qu’on doit qualifier, faute de mieux, de féodale. Ce qui explique pourquoi le système soviétique officiellement fondé sur la planification scientifique se doublait d’un système de relations personnelles clientélistes et de véritables mafias.
L’argent met à distance l’homme qui a des besoins et celui qui dispose du moyen de satisfaire ce besoin et c’est un facteur de progrès, si on considère que le progrès trouve une de ses meilleures expressions dans le développement de l’autonomie. La seule question est alors de savoir si on peut séparer l’argent dans cette fonction nécessaire de l’argent qui permet d’asservir l’homme.
[1] Gérard Mendel : La chasse structurale, une interprétation du devenir humain, Payot, 1977, page 31
[2] Montesquieu : L’esprit des lois, Livre XXII, 2
[3] Voir notre La fin du travail et la mondialisation. Idéologie et réalité sociale. L’Harmattan ,1997
[4] Marx : Capital, I, iv, in Œuvres I, éditions Gallimard – La Pléiade, page 700
[5] Albert O. Hirschman : Les passions et les intérêts, PUF, Collection Quadrige, 2001
[6] Hobbes : Léviathan, chap. XIII (traduction Tricaud)
[7] Montesquieu : L’esprit des lois, livre XX, 2
[8] Considérations sur le gouvernement de Pologne … page 1005.
[9] Hannah Arendt : Les origines du totalitarisme, I, L’impérialisme, Seuil, collection “ Points ”, 1997, page 36
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26.05.2008
Pour les TS : mathématiques et vérité
J'ai trouvé une reprise/ complément de mon cours intéréssante ici : http://www.reunion.iufm.fr/Recherche/irem/histoire/Cv%E9rit%E9.htm
18:15 Publié dans Cours terminales S / STG | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Terminale S : un cours de mathématique et de logique
Je vous rappelle que je m'éfforce de vous trouver des liens "gratuitement", puisque je ne suis plus enseignant dans votre établissement.
Comme complément à mon cours sur la logique et les mathématiques, j'en ai trouvé un bien mieux ici:
http://www.philocours.com/cours/cours-mathc3.html#intro
I- particularité des vérités logiques et mathématiques
A- Les mathématiques ne sont pas une connaissance empirique mais purement formelle, comme la logique
B- Logique et mathématiques ne sont pas des connaissances au sens strict
II- le statut ontologique des mathematiques
B- contrairement à la logique, les mathematiques semblent avoir un contenu
D- La réalité ne serait-elle pas de nature mathématique ? (Galilée)
E- Kant et le synthétique a priori
Annexe : faut-il interpréter la thèse de Galilée ontologiquement ?
Si cette question se pose, c’est parce que les mathématiques sont considérées comme la connaissance la plus certaine, comme méritant le plus pleinement le titre de " science " et de " vérité ".
Ce qu’on ne met nullement en question, c’est que les mathématiques soient une connaissance.
Or, qu’est-ce qu’est-ce qui caractérise une connaissance? Une connaissance se caractérise surtout par le fait d’avoir un objet, et elle doit nous apporter des informations sur cet objet (ses propriétés, etc.).
Les sciences naturelles (science physique, biologie, chimie, histoire, etc.) sont bien des connaissances (à tel point que, d’un point de vue général, science et connaissance sont des termes synonymes) : d’une façon générale, ce qui caractérise les sciences est qu’elles ont un objet, même si, en grande partie, ces objets sont constitués par des théories (par exemple, en physique, les atomes, électrons, champs de gravitation, en biologie, les cellules, les molécules, etc.). Elles nous parlent de quelque chose, et nous font connaître les caractéristiques de ces objets.
Nous estimons communément que les mathématiques sont une connaissance, et une science. Quels sont alors les objets des mathématiques ?
On pourrait répondre : des fonctions, des isomorphismes, des polynômes, des nombres complexes, etc.
Il semble toutefois que ces " objets " ne soient pas des objets au même sens que ceux des sciences, i.e., qu’ils ne rendent possible aucune expérience et ne peuvent faire l’objet d’aucune expérience. Ainsi, on ne fait pas l’expérience d’un nombre mais d’un nombre donné de pommes, par exemple. Les mathématiques n’auraient donc pas d’objets réels. Ne faut-il pas dire alors que le savoir le plus respecté, paradoxalement, ne porte sur rien ?
Mais peut-être peut-on dire, pour sauver les mathématiques, que ce qui fait qu’elles sont des vérités sûres et certaines, c’est justement qu’elles n’ont pas d’objet ? Et qu’elles sont, dès lors, des vérités d’un type particulier?
Mais seront-elles encore des connaissances à part entière? Pourront-elles encore nous permettre de connaître quoi que ce soit? Ne seront-elles pas stériles, envisagées du point de vue de la connaissance ? Ne serviront-elles pas à tout autre chose qu’à connaître quoi que ce soit ?
Pour répondre à notre question, nous devrons donc aussi répondre à la question de savoir si les mathématiques ont un objet ; nous devrons donc discuter des deux grandes positions sur ce point, qui sont les suivantes :
1)celle selon laquelle les math ont bien des objets (mais on ne voit pas de quelle nature ils peuvent être)
2)celle selon laquelle les math n’ont pas d’objet (mais on ne voit pas bien ce qu’elles nous permettent de connaître et surtout pourquoi elles sont considérées comme le domaine privilégié de la vérité)
Commençons par ce premier argument, puisque c’est de là que nous sommes partis.
I- particularité des vérités logiques et mathématiques
A- Les mathématiques ne sont pas une connaissance empirique mais purement formelle, comme la logique
1) Hume : les vérités analytiques et synthétiques
| Hume, Enquête sur l’entendement humain, IV, 1, § § 1 et 2
Tous les objets de la raison humaine ou de nos recherches peuvent naturellement se diviser en deux genres, à savoir les relations d’idées et les faits. Du premier genre sont les sciences de la géométrie, de l’algèbre et de l’arithmétique et, en bref, toute affirmation qui est intuitivement ou démonstrativement certaine. Le carré de l’hypothénuse est égal au carré des deux côtés, cette proposition exprime une relation entre ces figures. Trois fois cinq est égal à la moitié de trente, exprime une relation entre ces nombres. Les propositions de ce genre, on peut les découvrir par la seule opération de la pensée, sans dépendre de rien de ce qui existe dans l’univers. Même s’il n’y avait jamais eu de cerce ou de triangle dans la nature, les vérités démontrées par Euclide conserveraient pour toujours leur certitude et leur évidence.
Les faits, qui sont les seconds objets de la raison humaine, on ne les établit pas de la même manière ; et l’évidence de leur vérité, aussi grande qu’elle soit, n’est pas d’une nature semblable à la précédente. Le contraire d’un fait quelconque est toujours possible, car il n’implique pas contradiction et l’esprit le conçoit aussi facilement et aussi distinctement que s’il concordait pleinement avec la réalité. Le soleil ne se lèvera pas demain, cette proposition n’est pas moins intelligible et elle n’implique pas plus contradiction que l’affirmation : il se lèvera. Nous tenterions donc en vain d’en démontrer la fausseté. Si elle était démonstrativement fausse, elle impliquerait contradiction et l’esprit ne pourrait jamais la concevoir distinctement. |
Commentaire
Hume distingue ici deux genres de connaissances humaines, et deux statuts correspondant de vérités.
D’un côté, il y a les connaissances qui portent sur le monde, sur la réalité concrète. On peut y ranger les connaissances empiriques, les sciences de la nature, etc. De l’autre, il y a les connnaissances logiques et mathématiques, qui elles ne portent pas sur le monde, ni par conséquent sur des entités réellement existantes, mais sur les idées de notre esprit et leur mise en relation.
Conséquence :
a) les premières connaissance sont des vérités synthétiques
Exemples de vérités synthétiques : " le soleil se lèvera demain " ; " la lune tourne autour de la terre ".
Deux caractéristiques majeures :
- Portant sur le monde, elles sont variables, car le monde peut toujours changer. Il peut très bien y avoir une catastrophe nucléaire, si bien que le soleil ne se lèvera pas demain ; ibido pour la lune… Ces vérités peuvent donc devenir, de vraies qu’elles étaient, fausses.
- Elles sont a posteriori, i.e., on a besoin, pour les vérifier, de recourir à l’expérience. On ne peut pas savoir que la lune tourne autour de la terre, si on ne l’a pas observé. Ibido pour le soleil.
b) Les secondes connaissances sont appelées vérités analytiques
Hume en donne deux exemples, qui sont exclusivement de nature mathématique :
(1) le carré de l’hypothénuse est égal au carré des deux côtés
(2) trois fois cinq est égal à la moitié de trente
Caractéristiques majeures, par rapport aux vérités synthétiques :
- Ne portant pas sur le monde, elles ne sont pas sujettes à changement, elles ne peuvent s’avérer fausses demain. Elles sont toujours, i.e., nécessairement, vraies. Vérités éternelles.
- On n’a nullement besoin, pour les connaître, de recourir à l’observation du monde extérieur. Elles sont a priori.
Bien sûr, on peut donner des exemples non mathématiques de ces vérités :
(3) la licorne n’a qu’une corne sur la tête
(4) les célibataires ne sont pas mariés
(5) une chose (a) ne peut être en même temps elle-même et son contraire (non a)
Toutes ces vérités sont analytiques en ce que, pour les vérifier, on n’a nullement besoin de recourir à l’expérience, mais on peut se contenter de développer la signification du premier terme, ; on obtient alors, par déduction, le second terme.
2) Les mathématiques sont donc de nature logique
Cela paraît aller de soi, cf.fait que dans le programme de Terminale, on met ensemble logique et mathématiques : on présuppose bien qu’il y a une raison fondamentale de les mettre ensemble, et que parler de l’une, c’est parler de l’autre.
Afin de voir quels sont leurs caractères communs, nous allons étudier rapidement chacune de ces deux disciplines.
a) Qu’est-ce que la logique formelle ?
a1) Une science du raisonnement valide
La logique formelle est une science qui détermine quelles sont les formes correctes de raisonnement (" propositions "). Elle s’intéresse à leur validité, et celle-ci se détermine en considérant la forme de ce raisonnement, non sa matière (contenu). Pour ce faire, on va donc symboliser les propositions.
a2) Eléments de la logique formelle aristotélicienne
Chez Aristote, l’inventeur de la logique (cf. Premiers et seconds analytiques), une proposition se décompose en sujet (ce de quoi on affirme), prédicat (ce qui est affirmé), copule (qui lie les deux). NB : seuls le sujet et le prédicat sont symbolisés (par S et P).
Une proposition a une quantité (universelle ou particulière) et une qualité (affirmative ou négative), ce qui, par combinaison, donne pour les mêmes termes 4 propositions (carré logique) :
(1) tout S est P
(2) nul S n’est P
(3) quelque S est P
(4) quelque S n’est pas P
On peut relier les valeurs de vérité de ces propositions opposées :
- les deux universelles ne peuvent être vraies ensemble ( mais elles peuvent être fausses ensemble)
- si une universelle est vraie, la particulière de même qualité l’est, et la vérité d’une proposition entraîne la fausseté de celle qui possède une quantité et une qualité opposée.
Aristote appelle le raisonnement logiquement valide, un syllogisme. Caractéristiques majeures du syllogisme :
- une suite de trois propositions telle qu’une fois les deux premières (prémisses) accordées, la troisième (conclusion) ne peut être refusée.
- il repose sur trois termes : la conclusion s’effectue parce qu’un terme commun aux deux prémisses permet de relier les autres termes.
- suivant la disposition de ce moyen terme (M), on a différentes figures : MA, MB, BA (première figure) ; AM, BM, BA (deuxième figure) ; MA, MB, BA (troisième figure) ; AM, MB, BA (quatrième figure)
- les figures donnent lieu à différents modes selon la quantité et la qualité de leurs propositions (exemple : tout M est A, tout B est M, donc tout B est A, mode de la première figure)
La syllogistique s’efforce de démontrer sur ces schémas quels sont les modes valides, i.e., ceux pour lesquels, les prémisses étant vraies, la conclusion l’est. Pour être valide, un syllogisme doit être conforme au schéma d’un mode valide ; la validité d’un raisonnement quelconque dépend uniquement de sa forme.
Donc : la logique est une science autonome, qui a un objet propre, les formes de démonstration. Mais cet objet n’a pas de contenu. La logique ne nous apporte pas d’informations, ne décrit rien…
a3) Eléments de logique contemporaine
La logique aristotélicienne sera plus tard " améliorée " ; elle a en effet des limites, comme par exemple de symboliser seulement les individus (Socrate), les espèces (l’homme), les concepts (mortel), qu’elle met en relation, et dont elle analyse leurs relations.
Aujourd’hui, c’est l’ensemble des trois éléments aristotéliciens qui est l’élément (proposition élémentaire), et est donc l’élément mis en relation avec d’autres (propositions élémentaires).
On symbolise ces propositions élémentaires par p, q, r. Elles sont reliées par des opérateurs propositionnels : ou, et, non, si alors, ssi, eux-mêmes représentés par des symboles. On peut les qualifier seulement de vraies ou fausses.
Exemple :
(1) je suis au pôle nord = p
(2) il fait froid = q
(3) si je suis au pôle nord alors il fait froid = p.q
a4) Stérilité de la logique : la validité logique n’a rien à voir avec la vérité matérielle
La déduction ou le syllogisme est un raisonnement seulement formel, i.e., qui n’a rien à voir avec le réel. Ce que ne permet aucunement de savoir la déduction, c’est si les prémisses sont vraies ou non. Tout ce qu’elle nous permet de dire, c’est que si elles sont vraies, alors, la conclusion l’est aussi (i.e., de déduire des énoncés à partir d’autres énoncés).
Exemple :
(1)tous les chats ont cinq pattes
(2)Gromatou est mon chat
(3)Gromatou a cinq pattes
Est un raisonnement valide, car si (1) et (2) sont vraies, alors, (3) l’est aussi. Mais bien entendu il est faux matériellement.
Conclusion a) : la logique est donc purement formelle, elle n’apporte pas de connaissance sur le monde, elle n’a pas vraiment d’objet propre. Et elle est stérile, au sens où elle ne peut nous apporter de connaissances.
b) Nature du raisonnement mathématique
Dans le texte de Hume étudié ci-dessus, nous avons vu que le raisonnement mathématique consiste à établir des relations entre certains "objets" ou "définitions" (hypoténuse, triangle, cinq, etc.) : ainsi disait-il :
"Le carré de l’hypothénuse est égal au carré des deux côtés, cette proposition exprime une relation entre ces figures. Trois fois cinq est égal à la moitié de trente, exprime une relation entre ces nombres."
Mais comment opère-t-on cette mise en relation ? Par des procédés logiques, ie, par une "démonstration" : cf. ce texte célèbre de Platon, qui résume bien la méthode mathématique :
| Platon, La république, VI, 510, c, d
Ceux qui travaillent sur la géométrie, sur les calculs (…), une fois qu'ils ont posé par hypothèse l'existence de l'impair et du pair, celle des figures, celle des trois espèces d'angles (…), procèdent à l'égard de ces notions comme à l'égard des choses qu'ils savent ; les maniant pour leur usage comme des hypothèses, ils n'estiment plus avoir à en rendre nullement raison, ni à eux-mêmes, ni à autrui, comme si elles étaient claires pour tout le monde ; puis, les prenant pour point de départ, parcourant dès lors le reste du chemin, ils finissent par atteindre, en restant d'accord avec eux-mêmes, la proposition à l'examen de laquelle ils ont bien pu s'attaquer en partant. |
Ce qui est essentiel : le respect du principe de non-contradiction, règle essentielle de la logique. C'est la logique qui guide donc le raisonnement mathématique. Toutes les propositions qu’énonce les mathématiques peuvent se tirer les unes des autres par les règles de la logique formelle.
C'est bien ce que fait la géométrie d'Euclide : quand on énonce quelque chose sur les objets de la géométrie (plans, lignes, points) et leurs relations appartenir, être situé entre, être congru) on le fait par déduction, en veillant à ce que cet énoncé soit une conséquence logique de ce qu'on a posé au départ (système d'axiomes qui les régit). Premier système hypothético-déductif
Si le raisonnement mathématique est déductif, alors, il est de nature logique. Il respecte la logique, et il est formel. De plus, on ne peut pas dire qu’il nous apporte une connaissance sur le monde… (du moins, cela paraît bizarre qu’il puisse le faire ; mais c’est ce qui sera discuté plus tard).
c) Points communs de la logique et des mathématiques
Logique et mathématiques sont donc purement formelles, elles ne portent pas sur le monde empirique, et n’ont aucun contenu; dans les deux cas, on manipule des symboles formels, abstraits, en les mettant en relation par des relations de type " logique ", elles aussi abstraites; par conséquent, on ne parlera pas strictement à leur égard de vérité mais de validité
Une telle thèse a inspiré d’ailleurs des programmes de réduction des mathématiques à la logique. On insiste alors fortement sur le côté abstrait des mathématiques. Ce sont :
- le logicisme (Russell et Whitehead, Frege, mais aussi Leibniz) : cherche à construire déductivement les mathématiques à partir d’un langage logique élémentaire.
- le formalisme (Hilbert, mais aussi Pascal) : la " pensée " mathématique n’a d’existence que dans les systèmes d’écriture qui la manifestent (i.e., sur le papier) ; tout est rédutible à des symboles logiques, dépourvus de contenu ; et les mathématiques sont entièrement démontrables, non contradictoires (i.e., conformes à norme logique suprême)
NB : Je ne m’attarde pas sur ces deux programmes, car ma question n’est pas de savoir si les mathématiques sont ou non réductibles à la logique. Et puis, le cours serait encore plus long qu’il ne l’est déjà !
B- Logique et mathématiques ne sont pas des connaissances au sens strict
Problème : logique et mathématiques ne sont pas des connaissances à part entière, puisqu’elles n’ont pas de caractère informatif. Elles n’ont à voir qu’avec les règles de l’esprit ; elles ne parlent donc que de l’esprit, et n’ont pas d’objet. Ce sont soit :
- des conventions, des normes pour penser correctement,
- ou bien des lois naturelles de la pensée (mais la nature peut-elle être source de normes ? –il semble qu’on puisse parler de lois naturelles de la pensée en recourant à la sélection naturelle, cf. cours religion, partie sur Darwin).
Mathématiques et logique servent alors seulement à savoir raisonner, à penser correctement. Ce n’est que de façon indirecte qu’elles servent la connaissance : elles nous montrent comment utiliser notre esprit pour connaître la réalité. (Aristote appelait sa logique un " organon " = instrument).
Ce sont seulement des auxilliaires pour la connaissance.
1) la logique, auxilliaire de la connaissance
Voici quelques textes :
| Guillaume d’Occam, Prolégomènes du Commentaire sur les livres de l’art logique, trad. française R. Galibois, Publications du Centre d’Etudes de la Renaissance, Université de Sherbrooke (Québec), 1978, pp. 54-55 : Troisièmement, il faut traiter de l’utilité de cette science. Il faut savoir à ce sujet que cette science sert à de multiples fins, dont l’une est la facilité de discerner entre le vrai et le faux. Car si on possède parfaitement cette science, on juge facilement de ce qui est vrai et de ce qui est faux, lorsqu’il s’agit de ce que l’on peut savoir par le moyen des propositions connues de soi. Comme il n’est nécessaire, en effet, en de pareilles matières, que de procéder avec ordre, en allant des propositions connues de soi à ce qui en découle finalement, et comme la logique enseigne semblable processus discursif, il en résulte que, grâce à elle, on écouvre facilement le vrai en de pareilles matières et que, pour la même raison, on discerne facilement le vrai du faux. La logique est encore utile en ce qu’elle permet de répondre promptement. Car cette science enseigne à discerner ce qui est incompatible avec la chose proposée, ce qui en est le conséquent, ce qui en est l’antécédent ; une fois connues ces trois choses, c’est en toute facilité qu’on nie l’incompatible, qu’on concède le conséquent et qu’on répond que l’antécédent est non pertinent, en raison de sa nature. Cet art enseigne aussi la solution de tous les arguments qui pèchent dans la forme ; et il n’est pas possible, en quelque science que ce soit, d’inférer sophistiquement à partir de propositions vraies quelque chose de faux, sans que, grâce aux règles certaines qu’enseigne la logique, on ne décèle facilement pareille défaillance, ce qui est impossible sans la logique ou sans son emploi ; et par conséquent, ceux qui ignorent cette science prennent de nombreuses démonstrations pour des sophismes, et, inversement, accueillent à titre de démonstrations bien des sophismes, faute de savoir distinguer entre le syllogisme sophistique et le démonstratif. La logique sert encore à rendre facile de percevoir la valeur des mots et la façon propre de parler. Car grâce à cet art, on sait facilement ce que disent les auteurs au sens littéral du discours, ce qu’ils disent, non en un sens littéral, mais selon la façon courante de parler ou d’après leur intention particulière, ce que l’on dit proprement, ce que l’on dit métaphoriquement ; et cela est surtout nécessaire à tous ceux qui s’appliquent à comprendre les paroles d’autrui ; car ceux qui interprètent toujors au sens littéral et propre tous les propos des auteurs, tombent dans de nombreuses erreurs et d’inextricables difficultés. |
Lectures conseillées : Arnauld et Nicole, La logique de Port Royal ; Descartes, Regulae (Règles pour la direction de l’esprit)
2) les mathématiques, auxilliaires de la connaissance
Cf. Platon, République : celui qui prend l’habitude de faire des raisonnements mathématiques prend l’habitude de se détacher des sens, du monde sensible. Or, pour lui, l’être véritable n’est pas sensible mais intelligible. Les mathématiques nous permettent donc d’accéder au monde intelligible, à la science de l’être.
II- le statut ontologique des mathematiques
Mais les mathématiques ne sont-elles que jeu de l’esprit, ou lois naturelles de la pensée ? Sont-elles vraiment de même nature que la logique ?
Enjeu : si on découvre que non, alors, on pourra alors dire qu’elles sont bien une connaissance à part entière.
Plusieurs raisons fondamentales nous inclinent à croire que les mathématiques ne sont pas strictement réductibles à la logique. On en relève principalement trois.
A- l’échec des programmes de reduction des mathematiques a la logique appelle à chercher un autre fondement que la logique pour penser les mathématiques
1) L’échec du formalisme : le théorème de Gödel
1931 : Gödel établit l’existence, à l’intérieur de tout système formel, comme celui de Hilbert) qui suppose l’arithmétique élémentaire, et même à l’intérieur du système formalisé de l’arithmétique, d’une proposition vraie mais non démontrable (i.e., non déductible des axiomes). Les mathématiques ne sont pas entièrement formalisables, et donc sans doute pas de nature logique.
Impossibilité de démontrer la non-contradiction d’un système formel à l’aide des seules ressources qu’il contient lui-même.
Cela mène à penser que les mathématiques, contrairement à la logique, ont quelque chose de non formel.
2) Kant, Prolégomènes à toute métaphysique future qui voudra se présenter comme science, I, § 2, c, ii : le jugement mathématique n’est pas analytique mais synthétique, car il nécessite le recours à l’intuition
| Kant, Prolégomènes, I, § 2,c, ii
Les jugements mathématiques sont tous synthétiques. C’est là une proposition qui semble avoir à ce jour complètement échappé aux remarques des analystes de la raison humaine, qui semble même aller contre toutes leurs attentes, bien qu’elle soit incontestablement certaine et lourde de conséquences. Car comme on trouvait que les raisonnements des mathématiciens s’effectuaient tous selon le principe de contradiction (la nature de toute certitude apodictique l’exige), on se persuadait que les principes des mathématiques, eux aussi, étaient connus à partir du principe de contradiction ; grave erreur, car s’il est bien vrai qu’une proposition synthétique peut être comprise selon le principe de contradiction, ce n’est jamais en elle-même, mais seulement à la condition de supposer une autre proposition synthétique dont elle peut être déduite.
Il faut tout d’abord remarquer que les propositions proprement mathématiques sont toujours des jugements a priori et non pas empiriques, puisqu’elles comportent une nécessité qui ne saurait être tirée de l’expérience. Si l’on ne consent pas à m’accorder cela, eh bien je restreins ma thèse à la mathématique pure, dont le concept implique déjà que que ce n’est pas une connaissance empirique qu’elle contient, mais uniquement une pure connaissance a priori.
Au premier abord, on pourrait bien penser que la proposition : 7 + 5 = 12 est une proposition simplement analytique, qui découle du concept d’une somme de sept et cinq selon le principe de contradiction. Mais quand on y regarde de plus près, on trouve que le concept de la somme de sept et cinq ne contient rien de plus que la conjonction de deux nombres en un nombre unique, sans que par là soit aucunement pensé quel est ce nombre unique qui les englobe tous deux. Le concept de douze n’est en aucune façon déjà pensé par le fait de penser simplement la conjonction de sept et de cinq, et je peux bien m’obstiner à analyser mon concept d’une telle somme possible, je n’y rencontrerai pas le douze. Il faut sortir de ce concept et le dépasser en recourant à l’intuition qui correspond à l’un des deux nombres, par exemple les cinq doigts de sa main, ou cinq points (…) et en ajoutant au concept de sept l’une après l’autre les unités de cinq, données dans l’intuition. On élargit donc réellement son concept en par cette proposition 7 + 5 = 12, et au premier concept on en ajoute un nouveau, qu’on ne pensait pas du tout dans le premier ; c’est-à-dire que la proposition arithmétique est toujours synthétique, ce dont on est d’autant plus distinctement conscient qu’on prend des nombres plus élevés ; car cela fait apparaître clairement que nous pourrions tourner et retourner tant qu’on voudra notre concept sans recourir à l’intuition, nous ne pourrions jamais trouver la somme.
Un principe quelconque de géométrie pure n’est pas davantage analytique. Que la ligne droite entre deux points soit la plus courte, c’est une proposition synthétique. Car mon concept de " droit " ne contient nullement la grandeur, mais uniquement une qualité. Le concept de " ce qui est le plus court " est donc entièrement ajouté, et aucune analyse ne peut le tirer du concept de ligne droite. Il faut donc ici recourir à l’intuition qui, seule, rend possible la synthèse.
(…) Le caractère essentiel de la connaissance pure mathématique et celui qui la distingue de toutes les autres connaissance a priori, c’est qu’elle doit procéder non pas du tout à partir de concepts, mais toujours uniquement par la construction de concepts. Donc, puisque dans ses propositions il faut qu’elle dépasse le concept pour atteindre ce qui contient l’intuition correspondant à ce concept, en aucun cas ses propositions ne peuvent ni ne doivent prendre naissance au moyen d’une analyse du concept ; c’est-à-dire qu’elles ne sont pas analytiques, mais sont toutes synthétiques. |
Kant dirige ce texte contre le texte de Hume cité en première partie. Si on a pu croire, dit-il, que les mathématiques étaient des connaissances analytiques et donc de nature logique, c’est parce qu’elles sont a priori. A priori, i.e., nécessaires (toujours vraies) et non tirées de l’expérience. Mais elles ne sont en fait pas analytiques, car on ne peut, pour reprendre l’exemple de Kant, tirer le concept de 12 par seule analyse des concepts de 5 et 7, et en recourant seulement au principe de contradiction. Le mathématicien procède de façon " intuitive ". Ce qu’est cette intuition, nous y reviendrons dans la dernière partie.
En attendant, force est donc de constater que les mathématiques sont donc irréductibles à la logique. N’ont-elles pas alors un contenu ?
B- contrairement à la logique, les mathematiques semblent avoir un contenu
En logique, nous venons de le voir, on ne mentionne aucune propriété ou raltion particulière (il n’y est question que de propriétés P quelconques et de relations R quelconques) ; et si on y mentionne des objets, ce sont des objets quelconques a, b, c…
Or, les énoncés mathématiques concernent des propriétés et des relations particulières, comme être pair, être premier, être plus grand que, être parallèle à, etc. Et il est difficile d’échapper à l’impression qu’on a affaire à des objets.
Problème : sont-ce des objets comme les objets sensibles, ou différents ?
1) Le réalisme des mathématiques : Platon
Ils ne semblent pas être de type sensible.
Premier argument : où voit-on des triangles, des nombres, etc., dans la nature ? On voit, certes, des choses triangulaires, des ensemble de n pommes mais pas des triangles en soi ou des nombres en soi, comme objets qui existeraient en plus ou à côté des autres objets. Les objets mathématiques ne peuvent pas être sensibles, car s’ils le sont, ils ne peuvent pas être autonomes.
Deuxième argument : quand on fait des mathématiques, on leur attribue des propriétés : il semble donc bien que les objets mathématiques soient des objets non concrets, non sensibles. On n’y accède que par la pensée.
Cf. Platon, suite du texte cité ci-dessus :
| Platon, la République, 510 d
Les mathématiciens "font usage de figures visibles, et sur ces figures construisent des raisonnements, sans avoir dans l'esprit ces figures elles-mêmes, mais les figures parfaites dont celles-ci sont les images (…) ; ils cherchent à voir les figures absolues, objets dont la vision ne doit être possible pour personne autrement que par le moyen de la pensée" |
Commentaire
Faire des math, c’est accéder à un monde transcendant : les math sont donc une connaissance inouïe qui n’est pas de type empirique .
Ce texte fonde les math à plus d’un titre :
1)il est sans doute le premier texte dans lequel on s’interroge sur la spécificité des math, sur le type de savoir qui les caractérise
2)il est le premier texte dans lequel on explicite ce qu’est une démonstration mathématique, puisque c’est le premier texte qui, dans la tradition occidentale, tend à penser les math comme le domaine par excellence de la vérité. A partir de ce texte, les math seront présentées comme l’exemple même d’une connaissance qui devrait être imitée par les autres sciences. C’est la naissance du " modèle mathématique de la connaissance ".
3)Ce texte présente la première réflexion sur ce que sont les objets mathématiques
Explication du texte.
Il faut ici renvoyer à la hiérarchie platonicienne entre les types de connaissance et les types d’objet
| Réalité | Objets | Types de connaissance |
| Intelligible | Formes, Idées, essences | intelligence (épistèmè) |
|
| objets rationnels (objets mathématiques, axiomes par exemple) | raison (dianoia)
|
|
| vivants (animaux et hommes) et objets usuels | Croyance (pistis)
|
| Visible | images, reflets (tableaux, statues, etc.) | Illusion
|
Première remarque : pour Platon, une connaissance a d’autant plus de valeur que son objet en a ; donc, à chaque type d’objet correspondra un certain type de connaissance. Quant aux objets, ils ont eux-mêmes plus ou moins de réalité. Plus ils relèvent du sensible, moins ils ont de réalité, parce qu’ils ne sont eux-mêmes que des images d’autres objets. Plus ils sont situés près des essences, plus ils ont de réalité.
Deuxième remarque : A est l’image de B, a est l’image de b, b est l’image de c, c l’image de d.
| En a et b, il n’y a à proprement parler aucune connaissance, dans la mesure où on ne considère que des images et des corps. | En c, on a une connaissance : la raison va rechercher quelles sont les hypothèses qu’elle doit poser pour parvenir à comprendre quelle est la nature des formes des corps. C’est, pour Platon, ce en quoi consistent les math. Le mathématicien, pour avoir une connaissance abstraite, aura une connaissance d’objets non sensibles (ce que Platon appelle les " choses en soi ", i.e., le triangle isocèle, la parité des nombres). La démarche mathématique consistera pour Platon à utiliser un certain nombre d’hypothèses pour mettre en évidence les propriétés des figures mathématiques. La connaissance mathématique, même si elle se sert des figures sensibles, n’est pas une connaissance sensible, même en géométrie. | En d, la connaissance n’est plus hypothétique. Au contraire, on part des hypothèses posées par le mathématicien, et on s’élève jusqu’aux essences. Ce qui fait la valeur supérieure de cette connaissance par rapport à celle des mathématiques est qu’elle n’est plus une connaissance d’images, mais des essences. Le mathématicien, pour connaître les corps, se sert d’images intelligibles des essences. Le philosophe, lui, s’élève jusqu’aux essences. C’est pourquoi la connaissance philosophique n’est pas démonstrative, comme celle du mathématicien, mais intuitive. |
La connaissance mathématique, même si elle n’est pas la connaissance la plus élevée, va jouer le rôle de relais pour accéder, à partir du sensible, à la dialectique philosophique. A l’entrée de l’Académie platonicienne, il est écrit : " nul n’entre ici s’il n’est géomètre ". Même la connaissance mathématique est encore sensible, mais elle a le mérite de reposer sur des faits qui ne sont ni illusoires, ni changeants. Le triangle en soi, l’égal en soi, etc., sont des réalités éternelles pour Platon.
2) critique du réalisme mathématique (le nominalisme)
Difficulté essentielle de cette thèse : l’idée est celle selon laquelle les math sont une connaissance d’objets intelligibles, abstraits. Mais peut-il exister de tels objets ? Tout ce qui existe n’est-il pas individuel et concret ?
a) On peut ainsi se demander si le platonisme en mathématiques ne consiste pas à réifier les outils mathématiques forgés par le mathématicien.
Supposons la relation : a A b ; A = " égal à " ou " est antérieur à " ou n’importe quelle relation. Dans la mesure où les objets qui peuvent entrer dans cette relation ont pour Platon moins de réalité que la relation elle-même, la relation est plus objective que les termes de la relation. Donc, les math sont la connaissance de notions universelles (essentiellement des relations) et non pas de réalités sensibles.
Réalisme : la relation, dit Platon, est une réalité ontologique extra mentale qui a plus de réalité que les éléments qui entrent en relation
La difficulté, c’est que Platon tient ces notions universelles pour des réalités.
b) Y a-t-il des objets universels ? (la critique nominaliste)
Le réalisme présente comme existantes des réalités dont il n’est pas possible de faire l’expérience ; le nominaliste considère que toute entité dont on postule l’existence doit être réductible à une réalité singulière, individuelle, dont on peut faire l’expérience.
Exemple : l’idée d’humanité
Pour le réaliste, l’humanité existe et est plus réelle que les individus humains qui l’exemplifient et en participent ; pour un nominaliste, l’humanité est seulement l’ensemble de tous les êtres humains ; mais ce n’est pas une chose qui aurait des propriétés.
| Hobbes, Léviathan, De la nature humaine, V, 6 L’universalité d’un même nom donné à plusieurs choses est cause que les hommes ont cru que ces choses étaient universelles elles-mêmes, et ont soutenu sérieusement qu’outre Pierre, Jean, et le reste des hommes existants qui ont été ou qui seront dans le monde, il devait encore y avoir quelque autre chose que nous appelons l’homme en général ; ils se sont trompés en prenant la dénomination générale ou universelle pour la chose qu’elle signifie. |
Croire que l’idée d’homme correspond à quelque chose de réel en dehors de notre esprit, que ce soit comme entité existante en plus des hommes individuels, ou comme ensemble de caractères essentiels (une essence), c’est être victime d’une confusion issue du langage lui-même. En effet, nous croyons spontanément qu’à chaque mot, correspond une chose. Nous multiplions alors les entités existantes.
Cf. Russell, Problèmes de philosophie ; Platon et les Idées ; les critiques empiristes des notions générales (concepts) et/ ou du langage en général ; le corrigé d’un texte de Nietzsche sur le langage ; l’argument du " troisième homme " (Platon ( !), Parménide, 132 a : s’il y a une Idée de ce qui est commun à plusieurs réalités et si l’Idée est une réalité, alors il y aura une Idée de ce qui est commun à l’homme sensible et à l’homme idéal, et encore une Idée de ce qui est commun à ce troisième homme et aux deux autres, et ainsi de suite à l’infini, ce qui est absurde) ; Aristote, Métaphysique, A, 6 à 9, M, 4 à 10 et N, 2.
Problème de savoir s’il y a des " essences " réelles, desquelles les choses participeraient…
Ceci vaut donc également des prétendus objets mathématiques. Manipuler les concepts de nombre, de fonction, de triangle, etc., peut nous mener à croire en l’existence de nombres, de fonctions, de triangles, en dehors de notre esprit, et à croire même que ces objets de nature mathématique forment un monde plus parfait que celui des objets sensibles, qui n’ont pas de propriétés idéales, qui changent sans cesse, etc. Mais ce n’est qu’une illusion, qui revient à réifier des concepts. Il n’existe pas d’objets mathématiques.
Constat : les mathématiques se retrouvent dans toute connaissance physique
Elles ont donc un certain rapport à la réalité, sous la forme d’une application.
a) En quoi consistent précisément ces applications des mathématiques ?
On peut les décrire de la façon suivante : il s’agit de prévoir le comportement de certains objets du monde sensible dans des conditions données, compte tenu des lois générales régissant ces comportements. On fabrique un modèle mathématique de la situation étudiée,
- en attachant aux objets matériels qu’on étudie des objets mathématiques qui sont censés les représenter
- et aux lois auxquelles ils sont soumis des relations mathématiques entre ces derniers
Le problème initial est alors traduit en termes mathématiques.
Si on peut le résoudre, de façon exacte ou approchée, on traduit la solution en sens inverse, ce qui " résout " le problème posé.
b) Exemple : le guidage des satellites artificiels et des fusées interplanétaires
b1) Représentation mathématique de l’objet-fusée
Un tel objet peut être représenté par un point dans l’espace,
- muni d’un coefficient représentant sa masse, donc un nombre donné,
- dont la position est repérée par ses trois coordonnées par rapport à un système d’axes fixé (trois autres nombres)
- enfin, l’instant où on l’observe est représenté par le temps, marqué par une horloge, encore un nombre
Attention : on ne calcule ici que trois nombres, les paramètres de la fusée, en fonction d’un quatrième paramètre, le temps. Mais en général il y a beaucoup plus de paramètres, et les relations entre eux sont bien plus compliquées …
b2) Représentation mathématique des forces qui s’exercent sur la fusée
La fusée est soumise aux forces de gravitation exercées par la Terre, la Lune, le Soleil, et éventuellement d’autres planètes; dans le modèle ces forces sont représentées par des vecteurs, dont les composantes sont connues en fonction des coordonnées de la fusée.
b3) Représentation mathématique du mouvement : la prédiction des phénomènes est rendue possible par les mathématiques
La détermination du mouvement est alors, en vertu des lois de la dynamique, traduite en un modèle mathématique, la résolution d’un système d’équations différentielles.
Les math disposent de méthodes qui permettent de résoudre de façon approchée un tel système, ie, de connaître à chaque instant les valeurs des coordonnées de la fusée avec une faible erreur. On peut donc prévoir avec quelle vitesse et dans quelle direction il faudra lancer la fusée pour lui faire décrire la trajectoire que l’on désire.
c) Leçon à en tirer
Le fait que les mathématiques se trouvent à la base de la physique ne doit-il pas nous mener à distinguer les vérités logiques des vérités mathématiques, puisque les unes nous serviraient à connaître, les autres, à tenir un discours rationnel ?
Alors, on semble pouvoir ici répondre à notre question de départ qu’il y a dans nos connaissances un type de connaissance vraiment à part. Les mathématiques nous parlent du monde, tout en étant à l’abri de toute contestation empirique : n’est-ce pas merveilleux ?
Mais comment rendre compte du fait que les mathématiques, connaissance non empirique, i.e., non issue de l’expérience, mais de l’esprit de l’homme, et pour cette raison, connaissance à l’abri de toute réfutation empirique, puisse s’appliquer à la connaissance du monde, nous permettre de le connaître ? (cf. fait que grâce à elles, la science physique a le statut de véritable science).
On peut en donner deux solutions ou explications.
D- La réalité ne serait-elle pas de nature mathématique ? (Galilée)
La première explication de ce " miracle " peut être que le monde lui-même est constitué de manière mathématique. C’est la thèse de Galilée.
1) Le caractère révolutionnaire de l’application des mathématiques à la physique
a) Rappel historique pour bien comprendre ce point : Galilée est le premier à avoir mathématisé la physique
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Historique rapide
Avant le 17e, les mathématiques se trouvaient seulement dans l’optique des miroirs, la statique, l’équilibre des corps flottants, qui ne paraissent pas remonter avant le IV e siècle avant notre ère, et l’astronomie, dès les VI e. Ces applications n’utilisent toutefois que la géométrie. Exemple : les Grecs, pour rendre compte des mouvements des planètes sur la sphère céleste, partaient d’une idée a priori, à savoir que seules les rotations uniformes autour d’un axe (ou, dans un plan, autour d’un point) étaient acceptables pour des astres auxquels on attribuait une perfection supérieure. Il simaginèrent ainsi un système de sphères mobiles les unes par rapport aux autres (épicycles : cercles dont le centre décrit un autre cercle). Cf. aussi forme de la terre, de la lune. Mais ils recouraient à la géométrie, non pour expliquer mais pour décrire.
C’est au 17e et 18e qu’on a pu commencer à appliquer vraiment les math à la physique, et cela, avec un grand succès : il s’agissait des lois de la mécanique et du mouvement des planètes (la " mécanique céleste ").
Aujourd’hui, elles sont partout : on les utilise pour les nouvelles théories de l’hydrodynamique, de l’élasticité, de l’électromagnétique, de la thermodynamique, puis de la relativité et de la mécanique quantique. On utilise le calcul infinitésimal.
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b) Aristote et l’impossibilité d’une physique mathématique
Il a bien fallu que Galilée explique comment il peut bien se faire que les mathématiques puissent nous aider à connaître le monde. A la fois parce que c’est en soi quelque chose d’étonnant, comme nous l’avons dit, mais aussi, parce qu’à son époque, on était toujours sous l’emprise de la représentation du monde aristotélicienne, pour laquelle c’était le comble de l’absurde que de rendre compte de la réalité en recourant à des concepts mathématiques, à la quantité.
Problème tel qu’il se présente à l’époque de Galilée : est-il possible, dans les questions relatives aux choses de la nature, d’atteindre une démonstration douée de rigueur mathématique ? Pour Aristote, on ne doit pas chercher à faire ça, parce que c’est impossible. En effet, la nature de l’être physique est qualitative et vague. Elle ne se conforme pas à la rigueur et à la précision des concepts mathématiques.
Conséquence : la physique était avant Galilée une philosophie naturelle, qui consistait à énumérer les principales catégories du mouvement (naturel, violent, rectiligne, circulaire).
Pour pouvoir aller contre cela, il a fallu d’abord bannir la perception comme source de connaissance, et ensuite, donner des solutions mathématiques à des problèmes concrets. Ainsi Galilée montra-t-il que le mouvement de la chute des corps est sujet à la loi des nombres. Et cela permit d’apporter une solution à ce problème, là où la philosophie naturelle échouait.
2) Fondement ontologique de l’ application des mathématiques à la réalité
Le fondement que va donner Galilée à cette méthode dit le contraire d’Aristote. Si les mathématiques nous permettent de mieux connaître la réalité c’est sans doute que la réalité elle-même est mathématique !
| Galilée, L’Essayeur, VI, 232 La philosophie est écrite dans ce livre immense perpétuellement ouvert devant nos yeux (je veux dire : l’univers), mais on ne peut le comprendre si l’on n’apprend pas d’abord à connaître la langue et les caractères dans lesquels il est écrit. Il est écrit en langue mathématique et ses caractères sont des triangles, des cercles, et d’autres figures géométriques, sans l’intermédiaire desquels il est humainement impossible d’en comprendre un seul mot. Si on ne les comprend pas, on tourne vraiment en rond dans un labyrinthe obscur. |
Si on doit mathématiser la physique, connaissance de la nature, c’est parce que la nature elle-même est de nature mathématique. Les figures géométriques ne servent pas seulement à décrypter l’univers, elles en constituent la trame essentielle. Sous les événements sensibles divers et changeant, se cache un ordre harmonieux, de nature mathématique, et c’est l’objet véritable de toute science physique de l’appréhender.
Cf. distinction qualités premières et secondes.
Manière de soutenir cette thèse : il compare la nature à un livre. Mais alors, qui l’a écrit ? Dieu ? Alors, théologisation des math ! Les math rendent raison de l’univers parce que Dieu l’a créé selon un plan mathématique.
Deux difficultés :
1) comment expliquer que nos facultés humaines de connaître soient naturellement accordées et adéquates au monde lui-même ? N’est-ce pas un miracle ?
On peut peut-être répondre que Dieu a bien fait les choses, qu’il a créé les facultés humaines de sorte qu’elles puissent connaître le fond de la réalité. Il y a une sorte d’harmonie préétablie entre l’homme et le monde.
Problème : il faut croire en Dieu … Comment fait-on si on n’y croit pas et si Dieu n’existe pas ? Ne faut-il pas séparere science et religion ?
2) mais justement : sommes-nous vraiment obligés de dire que puisque les mathématiques s’appliquent à
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Lettre d'explications aux terminales
Bien le bonjour ;
Il se trouve que je ne pourrai plus venir vous donner les quelques cours pour les deux ou trois dernières semaines.
J’ai perdu l’autre jour mon porte-feuille contenant la carte SNCF (à laquelle je n’avais plus droit et que je ne peux donc pas refaire), sans laquelle je ne peux rejoindre Decize, à plus de 200 km de mon domicile.
J’ai bien essayé de me faire payer un abonnement de travail, hors de prix, par le rectorat et le lycée, mais on m’a rétorqué qu’aucune mesure n’était prévue à cet effet. Je n’ai pas les moyens de m’offrir un tel luxe : c’est quasiment le montant de mon salaire.
Je m’excuse donc platement auprès de ceux qui souhaitaient encore travailler la philo quelques jours, et auprès des parents d’élèves. Mais je pense surtout que vous devriez tous vous plaindre de la situation actuelle de l’enseignement dans les campagnes françaises. Le recrutement d’enseignants titulaires étant tout à fait limité en ces temps ci, les lycées reculés ont recours à des vacataires sans aucune formation et aux conditions totalement précaires, ce que vous ne devriez pas accepter : dans un pays républicain les habitants des campagnes devraient bénéficier des mêmes conditions de vie que ceux des grandes villes : vous êtes donc en droit de réclamer au rectorat un enseignement de qualité, surtout avant les examens.
Pour en revenir à votre priorité, le bac, je vais essayer de vous donner des liens Internet intéressants, sachant que de toute façon nous n’aurions pas terminé le programme dans les temps. Vous trouverez donc quelques articles et cours sur les notions que nous n’avons pas pu suffisamment aborder.
Je compte sur ceux qui ont un accès direct à Internet, pour fournir à leurs camarades ces quelques indications par clé usb ou en les imprimant : n’hésitez pas à demander en salle des profs à les photocopier, par exemple.
Vous les trouverez sur ce blog que je tenais auparavant : http://heidegger.hautetfort.com/
Je peux essayer de répondre à vos questions par mail (stephane.domeracki@laposte.net) ou dans les commentaires du blog.
Je me tiens au courant de vos résultats au bac, et j’espère bien en croiser quelques uns à Dijon à la rentrée. Bonne réussite pour la suite de vos études, et dans vos vies en général.
Stéphane Domeracki.
12:43 Publié dans Cours terminales S / STG | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
22.05.2008
La proximité et la distance : Nietzsche et Heidegger
Je sais très bien, notamment à force de lire Heidegger, que se livrer au jeu des analogies et des différences est toujours quelque peu gratuit. Essayons néanmoins de jeter un coup d'oeil sur ce qui rapproche ces deux auteurs, et le fossé infranchissable qui les sépare cependant:
A- Heidegger n'aurait-il pas éxercé à travers la lecture de Nietzsche une autocritique, Sein und Zeit se situant dans la même époque historial que Nietzsche? Qu'est ce qui rapproche ces deux auteurs
1- Critique commune de l'apriorisme (notamment dans le Nietzsche I)
2- Critique du noétique (su platonisme)
3- Critique du subjectivisme (non reconnu par Heidegger chez Nietzsche cependant!)
4- Le rôle nietzschéen dans le paradigme herméneutique (notamment à travers la notion de perspectivisme)?
5- Critique de l'évanescende de l'être en tant que présence, et des soubassement anthropomorphiques des projections métaphysiques
6- L'affirmation selon laquelle l'existence humaine est irrémédiablement mortelle, finie, riche de possible et liée à la fatalité
7- L'explication généalogique du temps et de l'étérnité de telle sorte de telle sorte que cette dernière apparaît comme une fuite hors du temps
8- L'assomption du "vivant" et du "corps" dans les spécificités intrinsèques de l'existence (du Dasein) Nietzsche penseur de la Stimmung?
9- Une problématique de la plasticité (cf. Les travaux de Catherine Malabou) et de l'historialité plus ou moins partagée (cf. L'apologie de la seconde intempestive dans Sein und Zeit)
10-L'homme comme "configurateur de monde" (cf. GA29/30) et la volonté de puissance se ménageant un monde
11-Une critique de la modernité incisive contre les idéaux incapables de relever les défis du nihilisme
12-Volonté de modeler l'essence de l'homme en son tréfonds : sentiment de la nécessité d'une transition/ rupture
13-Une violence herméneutique commune aux deux auteurs : tous deux veulent comprendre une espèce d'impensé chez ceux qu'ils interprètent
14-La présence énigmatique et diffuse d'une compréhension aléthéïologique dans l'introduction du Gai savoir
15-La célébration de l'instant, du quotidien et de la terre ("Soyez fidèles à la terre!" dans Ainsi parlait Zarathoustra)
16-Une attente commune de nouveaux Dieux plus divins que ceux enfuis
17-Une philosophie des noms propres
18-Une prédisposition pour la réhabilitation des présocratiques
19-Une relation personnelle, intime et ambigüe au christianisme et à son destin
20-Un recours passionné aux ressources poétiques, une même reconnaissance pour Hölderlin
B- Des différences insurmontables, si l'on suit la lettre de Heidegger:
1- Nietzsche fait la généalogie de l'occident à partir de la notion de volonté de puissance, Là où Heidegger sonde les philosophies à partir de leur appréhension du mode d'être de l'étant, y décelant un "Même" : l'oubli de l'être, la différence ontologique.
2- Nietzsche interprète l'art à partir de l'artiste et de l'intensification de sa volonté de puissance par son acte créatif , Heidegger à partir de l'"oeuvréité" (de la mise en oeuvre de l'oeuvre elle-même) et du monde qu'elle déploît
3- Nietzsche se meut sans le savoir dans une conceptualité encore métaphysique (perpétuant l'insistance dans la présence) là où Heidegger sait que son propre discours est plombé par cette tencance natuelle liée au destin de l'être et à la prise de connaissance de la différence ontologique. Nietzsche ne pas trop où il met les pieds contrairement à Heidegger qui ressent cette impossibilité d'une langue différente
4- Heidegger reproche à Nietzsche son goût pour la romanité (cf. GA54) au détriment de la Grèce ("ils n'ont rien à m'apprendre")
Liste non exhaustive, toute critique ou amendement bienvenus.
13:38 Publié dans Heidegger | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note